Opinion

Libre opinion: Le DG d'un établissement de santé: une personne seule

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Rodrigue Gagnon, Dolbeau-Mistassini

Édition du lundi 01 décembre 2003

Mots clés :

La mort malheureuse (une mort est toujours malheureuse) de M. Léon Lafleur m'a fait mal. Je suis un retraité du monde de la santé et des services sociaux depuis plus de cinq ans. J'ai été directeur général d'un CLSC, puis d'un centre regroupant un CLSC, un CHSLD et un CH. C'est à ce titre que j'ai eu l'occasion de côtoyer à quelques reprises M. Lafleur. Je ne peux pas me permettre de dire que j'étais son ami, mais j'ai vécu beaucoup d'événements qui me permettent de comprendre les dernières paroles de Léon: «Monsieur le ministre, j'aurais apprécié un coup de fil. Qui sommes-nous les DG.

Ces gens que vous vous apprêtez à tasser pour brasser les structures, pour laisser votre marque? Ces hommes et ces femmes compétents et engagés ont besoin de votre confiance pour s'acquitter de leur mandat, la leur donnez-vous vraiment?»

Voici le texte d'une lettre que j'expédie à M. le ministre de la santé et des services sociaux, Philippe Couillard:

M. le ministre,

Vous avez annoncé à tout le monde que, à la suite de cet événement malheureux, vous aviez fait votre examen de conscience et que vous vous étiez personnellement absous de tous vos péchés dans ce dossier. J'ose espérer que, à la suite de la publication de la lettre de M. Lafleur, vous vous êtes permis de réviser un peu votre examen de conscience. Pensez-vous réellement que vous et vos prédécesseurs, à titre de premiers responsables du MSSS, vous traitez les DG d'établissements correctement? J'en doute beaucoup, surtout quand je considère la décision de «couper» les primes au rendement des DG qui ont osé, au nom du bien-être de leur clientèle et respectueux des décisions de leur conseil d'administration, aller au-delà de certaines conditions des conventions collectives qui, faut-il le souligner, sont négociées par dessus leur tête.

Tout le monde croit que les directeurs généraux et directrices générales ont de grands pouvoirs. Oui, ils en ont, mais il faut savoir qu'ils sont coincés entre de multiples d'intérêts divergents, et qu'ils n'ont pas tous les moyens pour concilier ces intérêts. Pourtant, ils sont les premiers interpellés et surtout les premiers blâmés «pour leur mauvaise gestion» lorsque des problèmes surviennent dans leur établissement.

Monsieur le ministre, dans vos périodes de réflexions et de méditations, ne pourriez-vous réfléchir à divers moyens de soutenir les DG dans leur action quotidienne?

Quand survient un problème de la nature de celui vécu à Saint-Charles, quand le ministre se réfugie derrière ses fonctionnaires, quand, en plus, il se permet, en chambre, sans avoir parlé au DG impliqué, de douter de son jugement, quand les journalistes courent après le DG pour savoir et que certains disent n'importe quoi sur les ondes et dans les journaux, quand, à l'interne, tout le monde se cache devant une «supposée» interdiction de parler, mais quand plusieurs profitent du «off record» pour faire sortir LEUR information, quand les familles posent, avec raison, des questions à l'établissement sur les soins que reçoivent les leurs.

Quand, quand, quand...

Le directeur général , la directrice générale est seul(e), souverainement seul(e).

Il ou elle n'a pas (surtout ceux et celles qui travaillent dans de petits établissements) d'équipe de conseillers politiques, de spécialistes en relations publiques. Et pourtant, c'est lui ou elle qui est «au bâton». C'est à lui ou à elle qu'on demande de protéger la réputation du réseau, de respecter les diverses règles édictées par M. le Ministre, la Régie régionale et son conseil d'administration, la Loi d'accès à l'information, etc. C'est à lui ou elle qu'on demande de respecter les demandes des clients et de leur famille, de protéger le climat à l'interne, d'avoir de bonnes relations avec ses syndicats, de respecter le budget (surtout de ne pas faire de déficit, sinon il en sera tenu personnellement responsable), etc.

Faut-il se surprendre que, dans ces conditions, il lui arrive de laisser échapper des paroles qu'il regrette dès qu'elles ont été dites? «Errare humanum est», dit l'adage. Il semblerait que cet adage s'applique à tous, sauf à un(e) DG.

Monsieur le ministre, dans l'inutile réforme (la 4e en moins de 12 ans) que vous vous apprêtez à amorcer, encore une fois, au niveau des structures, pourriez-vous penser à quelque chose qui donnerait un minimum de soutien à toutes ces solitudes à qui vous confiez le mandat de réaliser vos réformes.

M. le ministre, dans son ultime message, Léon Lafleur dit: «Ne comptez pas sur le ministre pour vous protéger... pour vous tendre la main dans la tempête. Son image est trop importante.» Ce message s'adresse à vous, mais aussi à tous vos prédécesseurs. Pourquoi ne seriez-vous pas le ministre qui aurait enfin compris le rôle à la fois très ingrat mais très important de vos directeurs généraux? Pourquoi ne seriez-vous pas le premier à aller au-delà des discours et à donner à vos représentants directs sur le terrain les moyens de répondre à vos attentes?

Enfin, M. le Ministre, je tiens à vous dire que vous n'êtes pas le seul à devoir réfléchir sur la complexité de la tâche du directeur général. Beaucoup d'individus, dont certains chefs syndicaux, qui versent des larmes de crocodile sur la dépouille de Léon Lafleur et qui déplorent «l'incroyable injustice qu'il a subie dans l'indigne bourrasque médiato-politique des événements récents» (Gérald Larose, dans Le Devoir du 30-11-03) devraient réfléchir à leur attitude envers les directeurs généraux qu'ils qualifient, habituellement, de «petits commis de l'État» et qu'eux, ou leurs représentants locaux, ne se gênent pas d'attaquer allégrement au moindre conflit.


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