Rions très peu

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Jean Dion
Édition du samedi 29 et du dimanche 30 novembre 2003

Mots clés :

La dernière fois, maître considérable, j'avais promis que cette fois-là serait la dernière, comme son nom l'indique, mais je me sens comme un politicien, tu vois le genre, je n'avais pas toutes les données en main, et la conjoncture a changé, et j'ai dû faire des choix difficiles mais nécessaires et tout ça. Or donc, toi la plate-forme de forage qui va puiser le suc du discernement sous l'océan de notre confusion collective, toi la casserole antiadhésive dans laquelle mijote la sagesse éternelle et s'évaporent les illusions du commun, toi le Brylcreem en tube qui défrise le ridicule, es-tu prêt à nous narrer gratis par le menu ta vision de ce qui se passe comme affaires?

-- Ouais ouais ouais mon coco. Mais avant que d'entrer dans le gras du vif du sujet, une chose: savais-tu que ces échanges de taverne que nous tenons depuis maintenant six semaines rappellent à des esprits autorisés l'oeuvre de Khalil Gibran? Si tu veux mon avis, ils doivent être légèrement en boisson. Mais ah! Khalil Gibran! Sous couvert de philosophie, on nous faisait lire ça au cégep. C'était le nouvel âge avant l'heure. Savais-tu que Gibran avait écrit Le Prophète à l'âge de deux ans et demi?

-- Deux ans et demi?

-- Tout à fait. Ç'a commencé comme ça: à l'époque (du cégep), il y avait des gens qui disaient que Khalil Gibran avait pondu son oeuvre de haute sagesse à l'âge étonnant de 15 ans. Puis d'autres ont dit non, c'est à 14. D'autres non, à 13. Finalement, attablés à la brasserie située à côté du cégep, on s'est entendus sur deux ans et demi. «Aux âmes bien nées, la valeur n'attend point le nombre des années», disait le vieux Corneille, à ne pas confondre avec Lynda Lemay qui, elle, chantait «jamais je ne serai tannée / de moucher des p'tits nez». On appelle cela de la poésie du quotidien.

-- Ça m'interpelle à mort. Mais je reviens à ma question initiale: es-tu prêt?

-- En vérité je le suis. Mais attention, cela ne veut pas dire grand-chose. Te souvient-il des derniers qui ont dit qu'ils étaient prêts? Or regarde-les aller un peu: d'après toi, vieille branche, l'étaient-ils, prêts, hmmm? Il est intéressant, d'ailleurs, que tu dises te sentir comme un politicien dans ton Ford intérieur, ainsi tu dois être à même de mieux comprendre comment diable on peut passer huit ans dans l'opposition à gueuler que le gouvernement est pourri, puis deux mois à faire des promesses, puis arriver au pouvoir en disant que, finalement, on ne pourra pas respecter nos promesses parce que le précédent gouvernement était pourri mais on ne le savait pas.

En passant, il faut que je t'en raconte une désopilante. Tu me connais, je suis un peu comme Laszlo Carreidas, je ne ris jamais. C'est du temps perdu, et puis ça donne des rides. Mais je te jure, hier matin, si j'avais ri, j'aurais eu la rate tellement dilatée que tu l'aurais confondue avec une de ces machines volantes imaginées par le comte Ferdinand von Zeppelin (1838-1917), également fondateur, ce qui est beaucoup moins connu, du groupe Led du même nom. Ça se passait à la radio, où il était notamment question des garderies à 5 $.

-- Tu veux dire, patron, les garderies à 7 $.

-- Oui, c'est ça, 5 $ + un billet de 6/49, qui te coûtera deux fois plus cher pour ne rien gagner. Donc, à la radio hier, il y avait une madame du Conseil du patronat. Le Conseil du patronat, au cas où tu l'ignorerais, est un organisme démocratique dont l'unique objectif consiste à créer de la richesse (quant aux riches, ils se créent eux-mêmes, à force de travail et de vision). Je te résume ça un peu, mais pour l'essentiel, la madame a dit que le Parti libéral avait tenu sa promesse dans le secteur des garderies. Je suis allé fureter du côté du programme du PLQ qui occupe ma table de chevet, et j'y ai lu, en toutes lettres, même «en noir et blanc» comme a dit la madame: «Afin d'étoffer l'éventail de services publics offerts aux familles québécoises, un gouvernement du Parti libéral du Québec s'engage à maintenir le programme de services de garde à cinq dollars par jour.»

Bon, la madame a dit «système» au lieu de «programme», mais système, programme, c'est pas mal la même chose, sauf dans un cas: le programme peut être modifié sans préavis alors que le système amène à jouer du hockey ennuyant qui ne change jamais. Toujours est-il que bref, la madame a dit que la promesse avait été respectée, et là attention, ce commentaire pourrait ne pas convenir à tous les auditoires, discrétion parentale conseillée, parce que le programme est maintenu, c'est simplement le prix qui en a été augmenté.

Je te le répète: une chance que je ne ris jamais. Je serais probablement décédé d'hyperventilation.

-- Mais si les garderies sont maintenues, je crois comprendre que les cégeps, eux, pourraient disparaître...

-- Et quel dommage ce serait. Je ne sais pas si on continuerait de lire Khalil Gibran, qui apporte tant de sapience aux 16-18 ans. Personnellement, je conserve de magnifiques souvenirs du cégep. C'était l'époque, mon jeune taon, début années 80, où, passé la vague hippie et l'horreur disco, nous avions épousé le modèle FTQ-Construction: bottes Kodiak à cap d'acier, chemise de chasse, le reste à l'avenant en provenance du comptoir familial. Le pire, ce n'est pas qu'on croyait que les filles trouvaient qu'on avait de l'allure; le pire, c'est qu'elles le trouvaient. Faut dire qu'elles avaient les cheveux gaufrés et portaient des jeans (avec des cuffs) tellement serrés que la seule chose qui entrait dans une poche était une poignée de brosse à cheveux. Pas la brosse au complet, juste le manche. Te dire, je conserve d'autant meilleurs souvenirs de cette tranche de vie que je n'en conserve aucune photo.

Le cégep était aussi, dans le temps, une belle école de vie. Il y en a qui, littéralement, y restaient toute leur vie. Ils en étaient à leur huitième année de sciences humaines sans maths option foirer sur un sofa défoncé du local étudiant en faisant des essais d'inhalation de tous les spécimens recensés dans la Flore laurentienne. Ils étaient incapables d'apprendre la règle de trois mais ils connaissaient le code Morin par coeur afin de déclencher des grèves générales illimitées avec l'appui de 1 % des étudiants.

Ce qui me fait penser: faudrait bien que j'aille faire un tour au café Marijane avant que ça ferme...

jdion@ledevoir.com


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