La vie, avant tout

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Normand Thériault
Édition du samedi 29 et du dimanche 30 novembre 2003

Mots clés : biotechnologie, vivant

Bobby Yip Reuters

Photo: Agence Reuters

Cela était sacré, immuable. Il ne fallait point y toucher, l'observer peut-être, le regarder de l'extérieur, mais toujours respecter son intégrité. Cela s'appelait -- et s'appelle toujours -- le vivant. Depuis...

En fait depuis 40 ans, depuis qu'un docteur Barnard a un jour réussi une transplantation cardiaque, modifiant ainsi un organisme dans ce qu'il avait de plus essentiel, tous ont pris conscience du fait que la vie n'est pas une chose en soi, mais le résultat d'agents et d'opérations multiples et complexes. De plus, il était possible, la preuve en étant faite, d'isoler un élément de vie, de le transformer, de le remplacer. Les parties du corps devenaient interchangeables. L'ère des manipulations génétiques était devenue sur la place publique une réalité.

Heureusement, dirent alors certains: l'humanité n'avait-elle point d'immenses défis à relever? Dans le seul secteur alimentaire, il fallait d'ailleurs déjà prévoir nourrir des individus dont le nombre augmentait par milliards, quand la capacité de production des sols s'avérait incapable de répondre à un tel défi. Ailleurs, la santé, couplée à une longévité souhaitée et de fait accrue, posait défi. Aussi, les luttes politiques imposaient d'étendre au plus grand nombre des bienfaits réservés jusque-là à une minorité planétaire.

Au temps des OGM

Les scientifiques ont répondu à l'appel. Ils opèrent des avancées en nombre tel que des découvertes qui, hier encore, auraient été dites révolutionnaires sont aujourd'hui traitées comme de vulgaires faits divers: la grande majorité des Québécois ignorent ainsi s'il se fait ou non sur le territoire qu'ils habitent des manipulations et autres clonages qui transforment les modes d'existence de la vie. La science-réalité semble devenue banale.

Ainsi, ce qui fait la manchette n'est plus la dernière innovation, mais les conséquences de sa mise en application: parlera-t-on d'organismes génétiquement modifiés, ces OGM, qu'immédiatement un doute s'installe, une résistance naît, un mouvement d'opposition surgit. (Il suffit d'ailleurs de citer en parallèle les bénéfices inscrits par les entreprises qui gèrent les produits ainsi fabriqués pour qu'une dénonciation se retrouve en apparence justifiée: recherche appliquée, néolibéralisme et mondialisation semblent trop souvent aller de pair.)

Pourtant, le séquençage du génome humain, de même que la nécessaire augmentation de la productivité agricole ou les découvertes en santé, ont été d'abord vus comme des progrès. Ce qui l'est moins, c'est son apparent corollaire: l'humanité serait en voie de mettre en danger les conditions essentielles de la vie.

Nécessaire éthique

Il faut dire qu'au nom du progrès économique tout semble aujourd'hui permis: informe-t-on qu'une baisse des profits entraîne une dévalorisation des régimes de retraite pour qu'aussitôt les consciences se taisent et que les regards se portent ailleurs. Dans nos sociétés, l'appareil démocratique -- en d'autres termes le gouvernement -- serait le gardien du bien commun; la montée au pouvoir des diverses droites ont remis en question cette assertion et le législatif n'a plus la cote quand il est question de savoir si telle nouvelle semence, tel nouvel outil technologique, tel procédé de fabrication, n'est pas sans danger. La recherche de profits semble être devenue la seule norme acceptable pour évaluer les progrès des sociétés.

Aussi, ce n'est pas sans raison que des biologistes, réunis et discourant sur l'avenir de leurs disciplines, faisant le point sur les dernières recherches et leurs mises en application, inscrivent dans la programmation des ateliers plus d'un sujet où l'éthique a priorité face au simple énoncé scientifique. Car il est difficile de dire que, «50 ans après la découverte de l'ADN» (qui est le thème du prochain congrès de l'Association des biologistes du Québec), il n'y a que motifs à célébration; il y a plutôt la requête pour une meilleure information du public, la suggestion d'une réglementation réelle des activités de recherche et de leur mise en application et, surtout, la demande d'une obligation de garantir que les manipulations génétiques ne mettront point à mal la vie elle-même. Car la recherche industrielle serait beaucoup trop conduite par une obligation de résultats et opérée sans tenir compte des conséquences générées par ses diverses applications.

En fait, à l'échelle du cosmos, la Terre est un microcosme: la théorie du chaos s'est d'ailleurs fait connaître en démontrant que les battements des ailes d'un seul papillon avait des conséquences lourdes à l'échelle planétaire...


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