Une recherche en devenir - Un développement pensé pour les générations futures

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Maryse Chouinard
Édition du samedi 29 et du dimanche 30 novembre 2003

Mots clés : biotechnologie, recherche, abq

«La plupart de nos problèmes sont liés à une accumulation gigantesque d'actions insignifiantes»

Dans le cadre de son 28e congrès annuel, ayant pour thème «Les biotechnologies 50 ans après la découverte de l'ADN», l'Association des biologistes du Québec (ABQ) approfondira les enjeux éthiques du développement des biotechnologies. Entretien avec trois spécialistes.

Avec l'essor des biotechnologies, la biologie, science de la vie, est devenue aussi la science de sa création et de sa modification. Selon Marcel Melançon, chercheur en bioéthique à l'Université du Québec à Chicoutimi, le décodage de l'ADN «nous crée des devoirs et des responsabilités inédits au cours de l'Histoire. [...] Vous, moi, la société, les chercheurs, on est en train de faire le design de ce que sera l'avenir pour les générations futures».

La première responsabilité: «Aller de l'avant, mais prudemment», en respectant les balises du droit et de la bioéthique. Cette prudence devrait se doubler d'un souci de faire progresser la science au rythme des valeurs de la société. «L'Histoire démontre, affirme le professeur Melançon, que toute personne, chercheur ou groupe de recherche qui veut brûler des étapes finit par se brûler les ailes.»

Pairs, médias et État

Les chercheurs ont aussi une responsabilité d'autorégulation. «Comme individu, on a une conscience [...] et si elle ne suffit pas, il y a les pairs», dit le bioéthicien, citant comme exemple l'European Society for Human Reproduction and Embryology, qui vient de se doter de nouvelles lignes directrices concernant l'implantation d'embryons.

Le quatrième devoir des chercheurs en est un de transparence, d'abord face aux pairs. Face au public également, afin qu'il soit au courant des avenues qui s'ouvrent et puisse en débattre. Les médias jouent donc un rôle important.

M. Melançon évoque le cas de Karen Ann Quinlan, premier symbole en 1975 du «droit à la mort»: «C'est passé dans [les moeurs de] la société, dans les hôpitaux, qu'à partir d'un moment donné, il faut arrêter.» Finalement, puisque l'autorégulation ne peut pallier tout, l'État doit légiférer sur les biotechnologies quand un certain consensus social est atteint. «[Mais] pas trop tard non plus, précise Marcel Melançon, parce que si on prend une orientation plus ou moins admise par la société, ce sera difficile de revenir en arrière».

Servir la science ou l'économie?

«Les enjeux éthiques du développement des biotechnologies environnementales: au service du bien public ou de l'utilité économique?», c'est la question qu'abordera lors de l'atelier Marie-Hélène Parizeau, titulaire de la Chaire de recherche en éthique de l'environnement de l'université McGill et professeure de philosophie à l'Université Laval.

«Le problème qu'on a, dans le cadre des OGM, c'est qu'il y a relativement peu d'études véritablement scientifiques qui sont faites [...] sur l'impact de ces biotechnologies», dit-elle. Quand il y en a, elles sont souvent «pensées dans un environnement immédiat. C'est un peu ma critique». Par exemple, «on ne s'est pas posé la question de l'impact de l'utilisation des OGM sur l'appauvrissement des espèces, sur certaines chaînes de dissémination des espèces [...]. On n'a pas fait d'études dans ce sens-là».

La raison de cette carence? Mme Parizeau pointe du doigt le gouvernement fédéral. Depuis une quinzaine d'années, observe-t-elle, «toute la politique scientifique canadienne a été de plus en plus d'imposer un partenariat avec le privé». Or les études d'impact environnemental à long terme ne sont pas nécessairement une priorité des entreprises. Cette alliance nuit donc à l'indépendance des chercheurs qui s'y intéressent. «On se retrouve avec des équipes de recherche qui sont juges et parties. Qui sont financées à la fois par le fédéral et par le privé et à qui on a imposé, en quelque sorte, des orientations de recherche. [...] Donc le chercheur qui est intéressé à voir l'impact [environnemental] va avoir de la difficulté à se faire financer.»

Certaines questions bénéficieraient d'études indépendantes, non centrées sur le développement d'un produit. Ainsi, malgré les zones tampons réglementaires imposées autour des cultures d'OGM, «on s'est aperçu que certains pollens voyageaient beaucoup plus loin qu'on ne le pensait, rapporte la professeure Parizeau. [...] À long terme, il pourrait y avoir envahissement d'une espèce sur les espèces natives -- une perte de la biodiversité».

Développement durable: une justice sociale

Le développement durable, c'est la satisfaction de nos besoins sans nuire à la capacité des générations futures de satisfaire les leurs. «La plupart des gens comprennent du développement durable que c'est juste la protection de l'environnement, dit Claude Villeneuve, biologiste et professeur à l'UQAC. Mais quand on fait du développement durable, on fait à la fois du développement social, économique et du développement de l'environnement, dans une perspective d'équité et de justice.»

«Développement durable: question de justice sociale pour les générations futures», c'est le titre de sa présentation. Mais pour le responsable du programme d'études supérieures en écoconseil, notre responsabilité ne s'arrête pas à nos descendants. Il s'agit aussi de «partager à l'échelle intragénérationnelle les bienfaits du développement».

Avec sa vision à long terme et ses actions peu spectaculaires, le développement durable s'inscrit à contre-courant «de ce qui fait rouler notre société à l'heure actuelle, c'est-à-dire la consommation, le superfétatoire et l'esbroufe», dit le biologiste. Le citoyen a d'autant plus un rôle à jouer. «Sa responsabilité, c'est la première clé du développement durable, affirme Claude Villeneuve. [Il] doit se rendre compte de son pouvoir [...]. Aucune compagnie ne pollue, aucune compagnie n'exploite les enfants si l'on n'achète pas ses produits.»

Le prix d'un produit ne devrait pas être la seule chose que regarde un citoyen soucieux de développement durable. Il doit internaliser les autres coûts. «Tant que les gens voudront du jambon à 79 cents [...], il va y avoir de la pollution dans les rivières. [...] La plupart de nos problèmes sont liés à une accumulation gigantesque d'actions insignifiantes. Ça veut dire qu'aucune action n'est insignifiante pour la solution.»

Claude Villeneuve et Marcel Melançon participeront à l'atelier consacré à «La bioéthique et les biotechnologies: les 50 prochaines années» du vendredi 5 décembre au Centre Mont-Royal. Marie-Hélène Parizeau débattra, le même jour, sur «Les enjeux éthiques du développement des biotechnologies environnementales: au service du bien public ou de l'utilité économique?»


Vos réactions


Oui, bioéthique et développement durable! - par Olivier Marcoux (olivioux@hotmail.com)
Le jeudi 04 décembre 2003 15:00

Réagissez à ce texte


 

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Haut de la page

Vous avez le statut de visiteur
Identifiez-vous


[an error occurred while processing this directive]

Recherchez dans le site

Recherche rapide dans Le Devoir.com