Agroalimentaire - Une nouvelle chèvre pour monsieur Séguin

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Pierre Vallée
Édition du samedi 29 et du dimanche 30 novembre 2003

Mots clés : biotechnologie, agroalimentaire

De la toile d'araignée dans le lait à d'autres avancées du génie génétique

Une entreprise québécoise a créé une chèvre transgénique capable de produire dans son lait la protéine de la toile d'araignée.

Photo: Le Devoir

On l'a dit et répété maintes fois: il est important de manger des fruits et des légumes parce que c'est bon pour la santé. Cela sera d'autant plus vrai que les biotechnologies agroalimentaires promettent de mettre sur le marché, dans un avenir pas si lointain, des aliments qui pourront aussi prévenir les maladies et soigner les maux.

De plus en plus, les biotechnologies agroalimentaires se tournent vers le domaine de la santé. Ce tournant est rendu possible grâce aux techniques issues du génie génétique et grâce à l'utilisation judicieuse de micro-organismes, telles les bactéries et les enzymes.

D'une part, les chercheurs tentent de mettre au point des aliments qui seront meilleurs pour la santé, soit en augmentant une des caractéristiques de l'aliment, soit en introduisant une nouvelle caractéristique qui améliore celui-ci. «Ce sont ce qu'on appelle maintenant des aliments fonctionnels», explique Claude Champagne, chercheur au Centre de recherche et de développement sur les aliments.

D'autre part, les chercheurs se penchent aussi sur la possibilité d'utiliser les animaux d'élevage comme producteurs de biomatériaux. «Par exemple, il nous est possible de considérer le pis de la vache comme un bioréacteur», avance François Pothier, professeur et chercheur au département des sciences animales de l'Université Laval. Dans pareil cas, l'animal pourrait produire des protéines qui serviraient ensuite à l'élaboration de médicaments.

La biotechnologie agroalimentaire

La biotechnologie agroalimentaire existe au fond depuis la nuit des temps. Il s'agit d'utiliser des organismes vivants pour fabriquer un aliment. La fabrication du fromage, du yogourt, du pain et de la bière sont des biotechnologies agroalimentaires puisqu'elles nécessitent l'utilisation de micro-organismes tels que les bactéries et les levures.

On peut aussi considérer la génétique classique comme une biotechnologie agroalimentaire. La sélection et le croisement ont permis l'élaboration de végétaux et d'animaux d'élevage qui répondent aujourd'hui à des critères bien précis. Même le canola, à l'origine, est un produit de la biotechnologie agroalimentaire classique puisqu'il s'agit d'un croisement de deux plantes: le colza et le lin.

Les avancées du génie génétique ont permis aux biotechnologies agroalimentaires de franchir un nouveau pas avec les organismes génétiquement modifiés. Pour le moment, les OGM se retrouvent essentiellement dans quelques grandes cultures. Par exemple, au Canada, ce sont surtout le canola, le maïs et le soja.

Ces végétaux sont modifiés génétiquement afin de développer une résistance aux pesticides et aux herbicides ou pour se protéger eux-mêmes de certains ravageurs. Le but visé est d'accroître la production.

Il y a eu quelques tentatives de modifier génétiquement certains végétaux afin de les rendre meilleurs pour la santé. On a mis au point une variété de riz qui contient de la vitamine A, car certaines populations dans les pays en voie de développement souffrent d'une carence en cette vitamine.

On a aussi modifié une tomate italienne afin de tripler sa teneur en lycopène, un antioxydant associé à la prévention de certains cancers.

La probiotique

Selon Claude Champagne, c'est moins du côté du génie génétique que les aliments fonctionnels prendront leur essor que du côté de la probiotique. La probiotique consiste à utiliser certaines bactéries dans les aliments afin de prévenir des maladies ou de soigner certains maux. «Les gens ont peur des microbes, c'est normal, explique-t-il. Mais seulement 5 % des microbes sont dangereux pour l'homme. La grande majorité sont inoffensifs, et plusieurs sont utiles. Il faut donc utiliser ces bonnes bactéries.»

Par exemple, les recherches ont démontré que certaines bactéries peuvent aider à la digestion du lactose, à protéger de la diarrhée, à réduire le taux de cholestérol et même à prévenir le cancer du côlon. La probiotique propose d'isoler ces bactéries bonnes pour l'humain et de les introduire dans certains aliments. On pense entre autres au yogourt: «Le yogourt a l'avantage d'être un de ces aliments déjà à base de bactéries que les gens consomment sans crainte.»

Les applications de la probiotique sont multiples et Claude Champagne avoue en voir pratiquement dans sa soupe. «Non seulement pourrait-on prévenir certaines maladies, mais on pourrait aussi soulager certains maux. Par exemple, les gens âgés, qui sont de plus en plus nombreux, souffrent de ballonnements et de gaz intestinaux. Grâce la probiotique, on pourrait les soulager.»

Un autre exemple qu'il donne est celui des antibiotiques. «On sait que les antibiotiques détruisent la flore intestinale. Il est parfaitement envisageable qu'une heure ou deux après la prise du médicament, l'on sirote un jus contenant toutes les bactéries nécessaires à regarnir la flore.»

La probiotique permet aussi de faire usage de ces bactéries sans nécessairement les introduire dans les aliments. En effet, on peut isoler ces bactéries et les placer dans une gélule qu'on avale comme un médicament. Dans ce cas, on ne parle plus d'aliments fonctionnels mais plutôt de nutraceutiques.

Élevage

Selon François Pothier, la sélection génétique classique, c'est-à-dire le croisement des espèces, demeure la règle et l'outil biotechnologique de base pour la reproduction des animaux d'élevage. «Évidemment, le génie génétique nous permet de nous servir aujourd'hui de marqueurs génétiques. Une seule prise de sang suffit pour déterminer les caractéristiques de tel ou tel animal.»

Par exemple, on sait qu'une protéine, la kappa caséine, augmente le rendement fromager du lait. Les vaches qui génétiquement produisent davantage de cette protéine sont donc de bons individus pour cette production agricole. Et l'on cherchera aussi à les reproduire de façon à conserver cette caractéristique.

La transgénèse, qui consiste à introduire un gène spécifique dans l'ADN d'un individu, a aussi fait son entrée dans le domaine des sciences animales. Par exemple, à Guelph, des porcs transgéniques portent un nouveau gène qui réduit la production de phosphore dans le lisier, une des sources majeures de pollution agricole.

L'avenir de la transgénèse chez les animaux, croit-il, se situe surtout dans la production animale de biomatériaux. Déjà, une entreprise québécoise, Nexia, a créé une chèvre transgénique capable de produire dans son lait la protéine de la toile d'araignée. On envisage de filer cette toile pour en faire un matériau d'une grande souplesse et aussi d'une grande résistance.

François Pothier, quant à lui, s'intéresse surtout à la production par les animaux de protéines qui serviraient à l'élaboration de médicaments. Il a même lancé une entreprise, TGN Biotech, qui propose de mettre au point une technique de production de protéines recombinantes dans le sperme du porc.

Comme on peut le constater, les biotechnologies agroalimentaires ont pris le virage santé. Elles serviront soit dans l'élaboration de médicaments, soit dans la mise en marché d'aliments encore meilleurs pour la santé. Mais au bout du compte, c'est le consommateur qui décidera s'il veut croquer cette pilule ou avaler cet aliment.


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