Opinion

Le renversement de Chevardnadzé - Le casse-tête géorgien

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Pierre Jolicoeur, Chercheur associé au Centre d'études des politiques étrangères et de sécurité (CEPES) - L'auteur vient de publier, avec Yann Breault et Jacques Lévesque, La Russie et son ex-empire (Presses de Sciences Po, Paris).

Édition du vendredi 28 novembre 2003

Mots clés :

La stabilité intérieure du pays constitue un immense défi

Sous Édouard Chevardnadzé, la fonction de président de la Géorgie se réduisait à celle d'un supermaire de Tbilissi ayant une voix internationale car son autorité ne s'étendait guère au delà des limites de la capitale. De très grandes parties du territoire de la Géorgie échappent en effet à tout contrôle des autorités nationales. La rhétorique de l'opposition qui a renversé Chevardnadzé porte justement en partie sur le besoin de resserrer les liens entre les différentes régions de la Géorgie. Or le maintien de l'intégrité territoriale de cet État caucasien n'est pas le moindre des problèmes auxquels devront faire face les nouveaux dirigeants à Tbilissi.

Il y a d'abord les deux territoires autonomes situés au nord de la Géorgie, l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud (l'Ossétie du Nord étant située sur le territoire de la Russie), qui ont fait sécession au début des années 90. La Géorgie n'a jamais reconnu l'indépendance de ces territoires mais n'y exerce plus d'autorité depuis la signature des cessez-le-feu, respectivement en 1992 et en 1994.

Toujours au nord, en bordure de la Tchétchénie, se trouve la gorge du Pankisi, un territoire peuplé de Tchétchènes autochtones. Bien qu'on n'y ait jamais noté de mouvement indépendantiste local, cette gorge, désormais réputée comme une zone de criminalité, a vu se développer d'importants trafics depuis le milieu des années 1990 car Tbilissi est incapable d'y faire appliquer quelque loi que ce soit. Depuis des années, la Russie accuse d'ailleurs la Géorgie d'y tolérer que des combattants indépendantistes tchétchènes se mêlent aux réfugiés venus de Tchétchénie en 1999 pour échapper à la répression russe. Après avoir nié ces allégations pendant des années et avoir refusé les offres de la Russie de «nettoyer la gorge de ses éléments criminels», Chevardnadzé a reconnu en 2002 la présence de combattants tchétchènes dans cette gorge à la suite des menaces d'une intervention unilatérale de la Russie. Dans la foulée du renversement du régime des talibans par les États-Unis en Afghanistan, des rumeurs voulant que des sympathisants d'al-Qaïda se trouvaient également dans la gorge ont toutefois permis à Chevardnadzé d'obtenir l'aide des États-Unis pour former des troupes géorgiennes à la lutte antiterroriste, ce qui permet désormais à ses troupes de patrouiller la gorge une fois ou deux par année...

Les Arméniens

Au sud, le contrôle du territoire géorgien n'est guère meilleur. Le Javakhéti, une région frontalière de l'Arménie, compte une forte population arménienne. Il est utile ici de souligner que les Arméniens, qui comptent près de 200 000 personnes dans cette région, constituent la principale minorité de la Géorgie avec 8,1 % de la population totale (soit davantage que les Abkhazes, avec 1,8 %, et les Ossètes, à 3 %, qui ont fait sécession). Chez les Arméniens, surtout parmi la diaspora, très influente en Arménie, il existe d'importants courants irrédentistes qui voudraient voir rattacher à l'Arménie le Javakhéti et d'autres territoires peuplés d'Arméniens et situés sur le pourtour de l'Arménie.

L'Arménie est dirigée depuis 1998 par Robert Kotcharian, un Arménien natif du Nagorno-Karabakh (territoire autonome de l'Azerbaïdjan, qui a lui aussi fait sécession au début des années 90), qui s'était illustré pour avoir dirigé le Nagorno-Karabakh au moment de la guerre de sécession. Il y a tout lieu de croire que les voix irrédentistes cherchant à transférer le territoire géorgien du Javakhéti à l'Arménie se feraient plus fortes si ce n'était de la situation de quasi-dépendance de l'Arménie envers la Géorgie pour son commerce extérieur.

En raison de l'occupation d'une partie du territoire de l'Azerbaïdjan, ce dernier et la Turquie (qui représentent plus de 80 % des frontières de l'Arménie) observent depuis 1993 un important blocus économique à l'endroit de l'Arménie. À l'instar de la Géorgie, cette dernière affronte une profonde crise économique et souffre d'importantes pénuries énergétiques. Bien que, pour l'instant, l'Arménie joue plutôt le rôle de modérateur sur la question du Javakhéti, il reste que les autorités géorgiennes sont complètement absentes de la région. En raison de la piètre qualité du réseau routier, il est aujourd'hui plus facile de se rendre en Arménie qu'à Tbilissi.

Un autre indice du peu contrôle de la Géorgie sur son territoire est la non-utilisation du lari, la devise géorgienne, par la population locale: au Javakhéti, on utilise le rouble (en raison de l'importante base militaire russe, principal employeur de la région) ou le dram, monnaie de l'Arménie.

Le fief d'Abachidzé

Au sud-ouest se trouve le territoire autonome de l'Adjarie, dont le dirigeant depuis dix ans, Aslan Abachidzé, est un potentat local qui ne reconnaît l'autorité du gouvernement central que du bout des lèvres. Abachidzé prétend respecter la Constitution mais refuse depuis des années de verser les taxes et les impôts de sa république au gouvernement central. Il signe des ententes avec des partenaires étrangers et gère sa république quasi indépendamment de la volonté de Tbilissi, pouvant compter sur la présence d'une importance base militaire russe pour dissuader les autorités géorgiennes de tenter de reprendre la situation en main par la force.

Après avoir été un important détracteur de Chevardnadzé, contre qui il s'était présenté à l'élection présidentielle de 2000, Abachidzé s'était rapproché ces derniers temps du président géorgien au point d'être aujourd'hui identifié comme son principal partenaire dans la gigantesque fraude électorale des dernières semaines. Or, avant même ces événements, Abachidzé était déjà en conflit avec Mikhaïl Saakasvili, celui qui ressort comme le grand vainqueur de la destitution de Chevardnadzé et qui deviendra vraisemblablement le prochain président géorgien le 4 janvier 2004.

Il est à prévoir que les relations entre l'Adjarie et le gouvernement central seront désormais encore plus tendues qu'elles ne l'étaient par le passé. Quelques faits illustrent le potentiel explosif de la situation: en réaction à la démission de Chevardnadzé, Abachidzé a décrété l'état d'urgence dans sa république et massé ses troupes armées à sa frontière du côté géorgien. Lundi, il a annoncé ne pas reconnaître la légitimité des nouvelles autorités provisoires à Tbilissi. Tard mardi soir, il est parti pour Moscou, probablement pour évaluer l'ampleur de ses appuis si la situation venait à dégénérer.

Tant que les forces centrifuges tendant à faire éclater la Géorgie seront toujours à l'oeuvre, la stabilité intérieure constituera un immense défi. En plus des difficultés à consolider leur pouvoir au lendemain de la démission de Chevardnadzé (la liste des ministres, des gouverneurs et d'autres dirigeants qui démissionnent en signe de contestation depuis trois jours ne cesse de s'allonger) et des défis sociaux et économiques déjà nombreux en Géorgie, les nouveaux dirigeants de Tbilissi devront faire preuve de beaucoup de finesse pour éviter l'éclatement de leur État. L'opposition qui a réussi à faire tomber le président géorgien, jugée plus radicale que ce dernier dans son orientation pro-occidentale et antirusse, est constituée de ses anciens alliés qui s'en étaient éloignés depuis quelques mois. Reste à savoir s'ils auront la même capacité que Chevardnadzé, un habile politicien, à jouer d'équilibre sur le fil tendu des rivalités américano-russes au Caucase tout en préservant l'intégrité territoriale de la Géorgie.


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