La longue marche

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Michel David
Édition du jeudi 27 novembre 2003

Mots clés :

Il n'y a pas si longtemps, entendre Pierre Paradis se présenter comme le défenseur des «valeurs libérales» aurait provoqué un immense éclat de rire. Aujourd'hui, cela fait simplement sourire. Sait-on jamais, on finira peut-être par le prendre au sérieux.

À l'Assemblée nationale mardi, il n'a eu qu'à prononcer les mots «valeurs libérales» pour rappeler à tout le monde que Jean Charest demeure ce qu'il a toujours été: un conservateur. De là à le qualifier d'imposteur, il y avait un pas qu'il n'était pas nécessaire de franchir; le sous-entendu suffisait amplement.

C'est là toute la beauté de la politique: on peut toujours trouver quelqu'un de plus à droite ou plus à gauche que soi, selon le besoin du moment. La droite d'hier peut très bien être le centre d'aujourd'hui, voire la gauche de demain. C'est une simple question de perspective, et M. Paradis a suffisamment observé Robert Bourassa pour savoir en jouer.

À ses débuts en politique, ce transfuge de l'Union nationale représentait l'aile la plus conservatrice du PLQ. Plusieurs éléments de son programme lors de la course à la succession de Claude Ryan, en 1983, auraient pu se retrouver intégralement dans la plate-forme de Jean Charest.

Sur plusieurs points, la «révision tranquille» qu'il proposait à l'époque préfigurait la «réingénierie». Déjà, M. Paradis voulait «revoir l'ensemble de la réglementation québécoise», procéder à une «révision en profondeur du rôle des organismes publics et parapublics» et «privatiser certaines des fonctions assumées à l'heure actuelle par les sociétés d'État».

De même, sur le plan constitutionnel, Benoît Pelletier ne saurait exprimer mieux que lui son désir d'une «adhésion franche et sincère du Québec à l'ensemble canadien» ou la nécessité de «travailler de concert avec nos partenaires canadiens».

Quand M. Paradis avait lancé les «boubous macoutes» aux trousses des bénéficiaires de l'aide sociale, au milieu des années 80, le tollé avait été au moins aussi grand que celui provoqué par les pénalités annoncées par Claude Béchard ou les nouvelles règles budgétaires qu'il voulait imposer aux garderies avant de battre en retraite. Heureusement, la mémoire est une faculté qui oublie.

M. Paradis pourrait néanmoins se sentir un peu dépaysé. En réalité, ce sont moins les «valeurs libérales» que la façon libérale de faire de la politique qu'il défend. À l'école de Robert Bourassa, il a appris que la politique est avant tout une question d'équilibre. Pour la première fois, il sera confronté à une approche idéologique, qui est normalement l'apanage du PQ.

***

À l'Assemblée nationale, les députés libéraux ont fait bon accueil au fils prodigue, qui a eu le bon goût de ne pas renchérir sur les critiques qu'il avait adressées au gouvernement au cours des derniers mois.

Pendant la période de questions, il s'est même levé pour applaudir le premier ministre qui s'indignait de la mauvaise gestion de la Caisse de dépôt sous la gouverne péquiste.

M. Paradis a cependant passé l'âge de croire au père Noël. Même si son gouvernement se retrouvait dans une situation désespérée, M. Charest préférerait probablement se faire couper un bras plutôt que de le ramener au cabinet. S'il avait compté sur la solidarité ministérielle pour le museler, il lui aurait confié un portefeuille dès le départ. Sa décision était certainement réfléchie. C'est un homme qui n'accorde pas facilement sa confiance. La retrouver, une fois perdue, est chose quasi impossible.

M. Paradis savait pertinemment que M. Charest souhaitait le voir prendre sa retraite. L'été dernier, son entourage soupçonnait même le bureau du premier ministre de chercher à le déstabiliser en alimentant la grogne dans son comté. On prétendait même que son successeur était déjà choisi en la personne de Mario Lebrun, actuellement chef de cabinet du ministre du Développement économique et régional, Michel Audet. C'était peut-être de la fabulation, mais l'important est ce qu'on croit.

On savourait d'avance la déconvenue de M. Charest quand il découvrirait que M. Paradis avait décidé de rester. La présence de ses proches et de ses anciens collaborateurs dans les galeries ne pouvait que renforcer l'effet de surprise. La manoeuvre a réussi: la veille encore, les adjoints de M. Charest étaient convaincus qu'un tel déplacement annonçait une démission. Sans une fuite dans Le Journal de Québec, la surprise aurait été totale.

***

Le député de Brome-Missisquoi appréhendait le jour où il devrait revenir à l'Assemblée nationale. La glace est maintenant brisée, mais les prochains mois ne seront pas faciles pour lui. Entre le droit légitime d'un député d'exprimer ses opinions et la dissidence coupable, la ligne est très fine.

Chacun a son mouton noir, mais personne ne soupçonne Jean-Pierre Charbonneau de chercher à remplacer Bernard Landry, alors qu'il est évident aux yeux de tous que la bonne fortune politique de M. Paradis dépend des malheurs de M. Charest.

Dès la première entrevue qu'il avait accordée après son exclusion du cabinet, il n'avait pas caché que le poste de chef l'intéressait toujours. Le premier ministre est d'ailleurs bien placé pour savoir qu'un homme animé par cette ambition ne jette jamais l'éponge.

Inévitablement, toute critique venant de M. Paradis sera interprétée comme un acte de sabotage. À tort ou à raison, la moindre fuite lui sera imputée. S'il se promène en région, on l'accusera de préparer la prochaine course au leadership.

Il sait tout cela mieux que personne. Il ne faut donc pas s'attendre à le voir se déchaîner sur la place publique toutes les semaines. Jouer les Brutus ne pourrait que lui nuire. Il doit plutôt attendre que le temps, auquel aucun gouvernement ne résiste, fasse son oeuvre, quitte à lui donner un petit coup de main, de temps à autre. Un peu comme Robert Bourassa l'avait fait au début des années 80, il entreprend une longue, très longue marche.

mdavid@ledevoir


Vos réactions


Aucun commentaire ... soyez le premier !

Réagissez à ce texte


 

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Haut de la page

Vous avez le statut de visiteur
Identifiez-vous


[an error occurred while processing this directive]

Recherchez dans le site

Recherche rapide dans Le Devoir.com