Opinion

Une aide véritable du Canada ? - Le monde garde un silence déraisonnable face au sida dans les pays pauvres

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Françoise Nduwimana, Consultante en développement international

Édition du jeudi 27 novembre 2003

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Dans sa déclaration du 4 novembre devant la presse, le ministre canadien du Commerce international, Pierre Pettigrew, fit valoir les considérations humanitaires pour expliquer le projet de loi canadien sur l'exportation des médicaments génériques vers les pays pauvres. Dans la même foulée, en compagnie de son homologue sud-africain Tabo Mbeki, le premier ministre sortant affirma qu'il entendait faire du Canada le premier pays à appliquer l'accord de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) relatif à la même question.

L'initiative canadienne est louable, personne ne peut le nier. Elle marque au moins un tournant dans la mesure où le Canada semble enfin comprendre que vaincre le sida en Afrique ne peut pas se résumer à faire la prévention mais à prolonger aussi l'espérance de vie des millions de malades qui se retrouvent dans ce qu'il convient d'appeler le couloir de la mort.

Toutefois, ce n'est pas parce qu'elle mérite notre soutien que cette nouvelle initiative est exempte de critiques. En effet, évaluée à 25 millions $US par année, la contribution canadienne au Fonds mondial de lutte contre le sida est deux fois, voire trois fois inférieure à celle de plusieurs pays de l'OCDE. La France, pour ne citer que cet exemple, a donné en 2003 presque 60 millions $US et prévoit donner, à partir de 2004, un montant annuel de 176 millions.

Le Canada n'a donc pas encore répondu aux recommandations de son Comité permanent des affaires étrangères et du commerce international qui, dans le rapport intitulé Le VIH-sida et la catastrophe humanitaire en Afrique subsaharienne, publié en juin 2003, recommandait que sa contribution au Fonds mondial soit triplée et que les programmes d'aide au développement et d'aide humanitaire reflètent le fait que le sida est inextricablement lié à d'autres problèmes, particulièrement les pénuries alimentaires, la famine, les conflits armés, les inégalités sociales fondées sur le sexe, etc.

Questionnable inertie

La pandémie du sida décime l'Afrique subsaharienne depuis plus de 20 ans sans que cela ne provoque une prise de conscience, chez les décideurs mondiaux, des conséquences sociales des politiques néolibérales imposées aux pays pauvres. Quand, en l'espace de quelques années, un continent perd plus de 20 millions de personnes et qu'il assiste, impuissant, à l'agonie de 30 millions d'autres personnes, on n'est plus seulement devant un défi de santé publique ou de développement. On fait face à un phénomène d'extermination des pauvres.

Où étaient le Canada et l'OMC pendant toutes ces années? Il est certes courageux de vouloir être aujourd'hui le chef de file des pays respectueux de l'accord du 31 août 2003 sur l'exportation des médicaments génériques, mais il eût été plus cohérent de ne pas continuellement et considérablement réduire l'aide au développement, encore moins de jouer le jeu des Américains qui, au nom du libre marché, se sont longtemps opposés à l'entérinement de cet accord avant de céder aux pressions des pays pauvres et de la société civile internationale.

Il est difficile d'être d'accord avec le ministre Pettigrew quand il présente la signature de l'Accord sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce (ADPIC), que l'OMC pilote depuis la déclaration de Doha en novembre 2001, comme étant la preuve que cette organisation fonctionne et qu'elle n'est pas dépourvue de conscience humaniste. Bien sûr, il faut se réjouir que l'accord ait enfin été entériné. Mais fallait-il 21 mois de négociations et, entre-temps, probablement quatre millions de morts supplémentaires pour que l'OMC comprenne que, sans accès aux médicaments, les sidatiques des pays pauvres n'avaient que la mort comme perspective?

Si l'OMC incarne la solution pour les malades des pays pauvres, elle représente aussi une menace pour eux car en réduisant la santé à un marché de brevets, l'OMC et les pays qui l'influencent détiennent du même coup le droit de vie et de mort sur les millions de déshérités du monde.

Par ailleurs, en dépit des signes d'espoir que l'accès aux médicaments génériques peut susciter, force est de constater que plusieurs questions de fond subsistent et qu'aucun pays n'est vraiment intéressé à les aborder. La fixation du prix des médicaments en cohérence avec le pouvoir d'achat des populations concernées ainsi que la volonté d'aborder le défi du sida et de la santé eu égard à la dimension de la lutte contre la pauvreté sont des défis auxquels on n'a pas encore de réponse.

Cesser de mercantiliser la santé

Au début de l'automne, dès l'annonce par le Canada de son intention de modifier sa loi sur la propriété intellectuelle afin de permettre l'exportation des médicaments génériques, le débat sur le droit aux médicaments s'est déplacé, passant du clivage Nord-Sud à la compétition entre compagnies canadiennes détentrices de brevets et celles qui en fabriquent les versions génériques. Une telle réaction indique que le fond du problème, à savoir cette attitude de penser la santé en fonction du marché, est loin de se dissiper. Le fait que des pays comme l'Inde, le Brésil et la Thaïlande, préalablement pressentis comme fournisseurs potentiels de médicaments génériques, ne soient plus évoqués est révélateur du principal objectif poursuivi par les compagnies pharmaceutiques.

Or, des 30 millions de sidatiques africains, seulement 1 % ont accès aux médicaments. On pourra certes augmenter ce pourcentage grâce aux nouvelles mesures, mais les prévisions les plus optimistes d'ONUSIDA considèrent que même en finançant davantage le Fonds mondial créé par l'ONU et en permettant l'exportation des médicaments génériques, on pourra d'ici 2010 assurer l'accès aux médicaments à trois millions d'Africains. Qu'arrivera-t-il aux autres?

Il faut cesser de se voiler la face ou d'accuser d'immobilisme ceux qui réclament la levée des obstacles structurels. La réalité crève les yeux. On aura beau baisser le coût des médicaments à 80 % de leur valeur réelle, cela ne répondra qu'aux besoins d'une infime minorité capable de débourser ces sommes. Quand on survit avec un revenu quotidien inférieur à 1 $ et qu'on se retrouve devant un système de santé quasi inexistant, comment peut-on trouver les sommes, si minimes soient-elles, pour acheter les médicaments et consulter un médecin? La véritable réponse au défi du sida en Afrique passera par des mesures à court terme mais aussi à moyen et long terme.

Autant il faut adopter urgemment des mesures comme celles visant à acheminer à moindre coût les médicaments antisida, autant il faut mettre sur pied des mesures visant à répondre plus sérieusement à la question de la pauvreté. Le rétablissement du système public de santé ainsi que l'accès inconditionnel et universel aux médicaments sont des conditions de réussite. Mais cela suppose que l'État africain soit réhabilité dans sa mission sociale, mission mise à rude épreuve par le remboursement de la dette extérieure, la chute de l'aide publique au développement et le déficit démocratique.

La question du sida en Afrique, comme l'a indiqué Stephen Lewis, dépasse tout ce qu'on a connu dans l'histoire humaine. De ce fait, elle appelle à notre engagement collectif: en effet, aussi longtemps que toutes les ONG de développement international ne comprendront pas qu'en Afrique subsaharienne, la lutte contre le sida est un paramètre transversal de résolution de toutes les questions liées à la sécurité humaine, à la dignité humaine, à l'égalité entre les sexes et à la justice sociale, l'opinion publique ne se sentira pas partie prenante à cette cause.

Et c'est parce que c'est une guerre injuste à laquelle les pauvres d'Afrique sont livrés que nous devons collectivement combattre le sida. Injuste parce qu'elle cible la pauvreté et les inégalités sexospécifiques. Injuste parce que la communauté internationale avait les moyens d'y mettre un terme mais a choisi, pour paraphraser Albert Camus, «le silence déraisonnable du monde».


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