Opinion
Le Festival des films du monde répond à ses détracteurs - Des critiques non fondées
Mots clés : ffm
Le festival évolue dans un environnement difficile et parvient à poursuivre son travail de défrichage
Malgré ses succès répétés et sa réputation internationale, le Festival des films du monde a essuyé, depuis sa création en 1977, un certain nombre de reproches souvent contradictoires: «trop jet-set», «pas assez jet-set», «vendu à Hollywood», «ne présentant pas assez de films américains», «vendu au cinéma français», «ne présentant pas assez de films français», «tiers-mondiste», «dilapidant les deniers publics en réceptions», «triste comme un bonnet de nuit car n'offrant pas assez de réceptions». Et le Festival peut, la même année, selon les goûts, présenter «trop de vieux cinéma» et «trop de premiers films et de films étudiants»...Nul n'est prophète en son pays. La controverse est un phénomène commun aux grands festivals qui, de Berlin à Cannes et Venise, subissent chaque année leur lot d'attaques contradictoires. Cette année n'a pas fait exception et Cannes s'est fait semoncer par toutes sortes de donneurs de leçons. Venise s'est fait tout aussi durement attaquer, et la RAI, la plus grande compagnie productrice de cinéma en Italie, a déclaré que ses films n'iraient plus à Venise mais à «Montréal, Cannes o Berlino». Il est curieux de constater que ce sont surtout les individus locaux qui s'attaquent à leurs festivals internationaux.
Une mission particulière
Le Festival des films du monde, institution privée à but non lucratif, est né des efforts d'un groupe qui l'a développé malgré les difficultés. Sa direction n'est liée ni à la distribution, ni aux sorties commerciales, ni à la production des films choisis, ni à la mise en marché de spectacles, contrairement à certains autres festivals. Le Festival du jazz et le Festival du rire sont également des initiatives privées.
Le FFM veut servir toutes les cinématographies sur un pied d'égalité en même temps qu'offrir au public un menu différent de celui qui compose habituellement les salles de cinéma. Le Festival ne s'adresse pas à un «milieu» particulier mais à tous les «milieux». Ses portes sont ouvertes aux participants de bonne volonté qui veulent collaborer. Cela signifie qu'il n'est ni au service des intérêts personnels d'un producteur particulier (beaucoup plus subventionné que le FFM), ni à ceux d'aucune association corporatiste, ni à ceux d'Hollywood (contrairement à d'autres Festivals).
Dans notre contexte de «mondialisation», qui signifie en fait «américanisation», faire la promotion de la diversité cinématographique de la planète relève probablement de l'utopie. Nos ministres de la Culture et des Communications parlent de diversité culturelle sur les scènes internationales, mais qu'en est-il de sa mise en pratique dans le domaine du cinéma au Québec? Le Festival des films du monde est l'événement qui pratique le plus la diversité culturelle au pays, et cela ne se fait pas sans difficultés.
Faute de pouvoir acquérir les meilleurs films étrangers pour leur propre territoire, les distributeurs québécois de films ont disparu un à un et ceux qui restent se comptent sur les doigts d'une main. La plupart vivent grâce aux films qu'ils sous-distribuent pour des sociétés américaines et aux films canadiens, surtout des comédies populaires. Le nouveau système de sortie, avec un grand nombre de copies, généreusement subventionné par l'État, de ces films canadiens populaires, leur permet de trouver leur public directement. Avec ce système, ont-ils besoin de festivals au Canada? Quant aux films américains, la plupart n'ont pas besoin de la plate-forme d'un festival pour se faire connaître. L'industrie américaine préfère les festivals qui permettent les junkets (journalistes dont tous les frais sont couverts et vedettes payées), afin d'avoir le contrôle sur la critique.
Fascinant mirage
La mondialisation ou américanisation signifie également que le mirage du marché américain exerce une fascination plus forte que jamais. Dans ce contexte, il n'est pas étonnant que certains films français soient lancés à New York ou à Toronto. Pour certains, une sortie confidentielle dans une petite salle à New York a plus de valeur qu'une sortie importante au Québec. En effet, les vendeurs français considèrent que, pour des raisons linguistiques, le Québec est un marché acquis (à tort, car les films français sont en chute libre au Québec, mais cela est une autre histoire).
La mondialisation ou américanisation ne signifie pas seulement une perte d'influence de la distribution locale, elle signifie également que les choix des spectateurs sont de plus en plus dictés par les décideurs des grandes maisons américaines. C'est d'autant plus inquiétant que la loi sur la distribution au Québec est contournée par les Américains. Il ne faut pas se le cacher: ces derniers contrôlent les meilleurs films étrangers, ce qui n'aide pas nos distributeurs locaux ni le FFM.
La mondialisation ou américanisation signifie également qu'une «star» est une vedette américaine ou une vedette reconnue pas les Américains. Sophia Loren ou Gérard Depardieu sont des «stars» car ils ont joué dans des films américains. C'est souvent la presse de type people qui, en s'intéressant à la vie privée des vedettes, en fait des «stars». Dans ce système, les autres médias sont inféodés aux Américains. Combien d'acteurs exceptionnels de Roumanie, d'Italie, d'Argentine ou du Québec ne sont pas des «stars», car ils n'ont pas cette reconnaissance des Américains?
Ouverture
Le Festival reste fidèle à lui-même. Quand il présentait en compétition, Pedro Almodovar, Nanni Moretti, Mira Nair, Nikita Mikhalkov, Agnieszka Holland, David Lynch, Chen Kaige, Marco Bellocchio, Im Kwon-taek ou Majid Majidi et d'autres, on lui reprochait de ne «pas présenter de grands noms». Ces réalisateurs ont été découverts, confirmés et certains récompensés au Festival des Films du Monde. Les réalisateurs que nous présentons plus récemment -- Louis Bélanger, Alexei Balabanov, Goran Markovic, Riccardo Milani, Nicolae Margineanu, Dusan Kovacevic sont de la même trempe --, des cinéastes accomplis sur le point d'émerger internationalement. Si tant de films sont présentés en premières mondiales (112 longs métrages en 2003), si tant de pays divers y sont représentés (71 en 2003), c'est bien parce que le Festival a cette ouverture qui est sa marque distinctive.
Le Festival des films du monde est exigeant, car, en présentant une majorité de films de pays très divers, qui ne sont pas précédés de la rumeur d'autres festivals, il fait un travail de défrichage. Il oblige à ne pas se contenter de ce que les autres ont déjà encensé, ce qui est plus compliqué que de lire sur Internet ce qui se dit sur tel ou tel film dont la sortie commerciale est assurée.
Après le Festival, nous avons reçu des réactions du public général et aussi de critiques. Un critique américain a écrit que s'il vient au FFM, c'est justement parce qu'il en a assez d'aller faire la queue dans des festivals pour voir des films qui vont sortir dans sa ville de toute manière. Il dit avoir fait un nombre de découvertes qui l'ont enrichi et lui ont donné envie de revenir. La formule du FFM plaît au grand public qui l'appuie massivement depuis 27 ans.
C'est dans notre réalité géopolitique difficile qu'il faut juger le travail énorme du FFM. Dans ce contexte, le Festival des films du monde prend tout son sens et est plus pertinent que jamais.

