Maher Arar au Devoir - La peur aux trousses

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Hélène Buzzetti
Édition du samedi 22 et du dimanche 23 novembre 2003

Mots clés :

Photo Sylvain Marier - La vie de Maher Arar et de son épouse Monia Mazigh a été complètement chamboulée.

Ottawa - Il revient de loin et ne comprend toujours pas ce qui lui est arrivé. Maher Arar, un Canadien né en Syrie, s'est fait arrêter par les autorités américaines en septembre 2002 sous des soupçons -- jamais fondés -- de terrorisme. Plutôt que d'être expulsé vers le Canada, les Américains ont choisi la Syrie, où il a moisi dans un cachot pendant un an et subi la torture. En entrevue avec Le Devoir cette semaine, Maher Arar a révélé de nouveaux détails sur son étrange mésaventure. Il a aussi raconté l'homme qu'il est.

Maher Arar n'est plus le même homme. Depuis qu'il est revenu à Ottawa après une détention sans motif d'un an en Syrie, il vit pour ainsi dire en reclus. À la maison, sans travail et sans contact.

«Je fais seulement confiance à ma femme, maintenant», lance-t-il au cours d'une longue entrevue accordée au Devoir. Sa femme, Monia Mazigh, est là à ses côtés, comme on s'est habitués à l'y voir depuis que cette saga a commencé.

S'il ne fait plus confiance à personne, c'est que Maher croit que son inextricable aventure est survenue seulement parce qu'il avait rencontré des gens qu'on soupçonnait d'en connaître d'autres ayant peut-être des liens avec des groupes terroristes. Le lien est ténu, il lui a pourtant valu un an d'enfer. Alors, autant ne plus courir de risque.

«À la mosquée, je vais là-bas, je fais ma prière et je pars. Je ne parle pas avec les gens, explique-t-il. Je ne sais pas. Ils [les autorités canadiennes] m'ont vu avec Abdullah [Almalki]. Peut-être qu'ils vont me voir avec quelqu'un d'autre que je ne connais pas et dire: "On t'a vu avec un tel." J'essaie de penser maintenant. J'ai peur.» Puis il ajoute: «J'essaie de combattre cela, mais j'ai toujours dans la tête que quelqu'un me surveille.»

Il évoque aussi ce motif pour expliquer pourquoi il n'a pas revu ou appelé son ami Nazih Almalki depuis son retour au Canada. «J'essaie de ne pas contacter les gens.»

L'homme qui a vu l'homme...

Nazih Almalki semble être une des sources de cette chaîne de connaissances qui a causé des problèmes à Maher Arar. Maher le connaissait et avait travaillé avec lui en tant qu'ingénieur de traitement des signaux chez Nextlink Communications et chez SpaceBrige, des compagnies informatiques d'Ottawa. C'est par son entremise qu'il a connu son frère, Abdullah Almalki.

Abdullah Almalki croupit dans une prison syrienne depuis maintenant un an et demi bien qu'aucune accusation n'ait été portée contre lui. Il s'était rendu en Syrie en voyage. Quelques mois plus tôt, en janvier 2002, il avait reçu la visite d'agents de la GRC qui avaient saisi des documents et des photos de lui. Son frère a expliqué au Devoir qu'on le soupçonnait «d'avoir vendu des ordinateurs à une compagnie qui les aurait vendus à une autre compagnie qui les aurait vendus à une autre compagnie qui les aurait vendus à un groupe terroriste».

C'est cet Abdullah Almalki qui a signé une copie du bail de la famille Arar en 1997 en tant que témoin, bail que les Américains ont brandi sous le nez de Maher Arar lors de son arrestation et censé prouver leur collusion. Maher l'avait aussi déjà rencontré pour acheter à bas prix une cartouche d'imprimante chez Future Shop, où Abdullah connaissait un vendeur.

Une autre source de cette chaîne de connaissances, incriminante aux yeux des autorités, est Abou El-Maati. Lui aussi a été emprisonné en Syrie (on l'a par la suite envoyé en Égypte où il se trouve toujours) et avait reçu en janvier 2002 la visite d'agents de la GRC. Maher Arar l'avait déjà rencontré, dit-il en entrevue, lors d'une visite chez un garagiste de Montréal.

Si la GRC semblait s'intéresser suffisamment à ces deux hommes pour perquisitionner chez eux, elle n'a cependant jamais porté d'accusation contre eux, confirme un porte-parole. Ni contre Maher Arar, d'ailleurs. «Le seul lien, c'est que j'ai rencontré ces gens, c'est tout!», lance M. Arar.

C'était un crime en soi pour les autorités américaines. Le deuxième jour de sa détention au Metropolitan Detention Center, on lui a montré en effet un document disant qu'il n'était pas autorisé à entrer aux États-Unis parce qu'il était un membre d'al-Qaïda. Il en a pleuré toute la journée. «C'était vraiment très grave d'accuser quelqu'un d'être membre d'un groupe terroriste, après le 11 septembre surtout.» Ce n'est que quelques jours plus tard, dans un nouveau document de cinq ou six pages, qu'on lui a énuméré les «preuves» de son appartenance à al-Qaïda. «Ça disait: "Parce que vous connaissez Abdullah Almalki, parce que vous connaissez Nazih" et parce que moi, j'ai déjà rencontré une fois El-Maati», raconte-t-il. Un crime par association à des gens sur qui rien n'a encore été trouvé...

Fossé culturel

Pour Maher Arar, cette accusation par association est injuste et traduit une méconnaissance de sa culture tout comme de sa situation d'immigrant. Il raconte que les autorités américaines ont trouvé étrange qu'il soit allé à Montréal pour faire réparer sa voiture et que ce soit justement à ce moment-là qu'il ait rencontré Abou El-Maati. «Vous voyez, eux, ils étaient toujours surpris. Ils me disaient: "Vous allez à Montréal faire réparer votre voiture?" [...] C'est surprenant pour des gens, mais moi, c'est ma culture, si vous me dites qu'il y a quelqu'un à Montréal qui a une bonne réputation, de bons prix et qu'il ne va pas me tromper, je vais faire le parcours.»

Il ajoute aussi qu'il n'y a rien d'étrange à ce qu'il connaisse la famille Almalki parce que la communauté syrienne au Canada est petite et que les familles finissent toujours pas entendre parler des autres, à la mosquée ou ailleurs.

Le Coran suspect

Maher Arar n'a pas peur de le dire, il est un musulman pratiquant. Malgré sa faiblesse à son retour au Canada, il a décidé de respecter le ramadan. Il fait ses cinq prières par jour et va à la mosquée le vendredi. Mais il a l'impression que, depuis cinq ans, ces simples gestes sont devenus pour certains «un signe d'intégrisme».

«Les définitions changent avec le temps. Maintenant, celui qui fait la prière, qui pratique sa religion, qui fait le ramadan, qui n'a pas peur de parler de ses pensées politiques, c'est un militant. Et c'est alarmant. Dans trois ans, est-ce que celui qui fait la prière sera appelé un terroriste? Parce que ça change dans cette direction, on le voit.»

Quand Le Devoir lui demande ce qu'il pense de la situation en Israël-Palestine, en Afghanistan ou en Irak, il répond avec un petit sourire narquois: «Les Américains m'ont posé les mêmes questions. Moi, j'ai peur maintenant de parler de mes opinions politiques. On n'en a plus le droit depuis le 11 septembre.» Mais il relève le défi et répète ce qu'il a répondu aux Américains qui le questionnaient lors de sa détention à New York.

Sur les attentats suicide en Palestine: «Je veux être clair: je ne suis pas d'accord avec ce qu'ils font. Je ne crois pas que c'est la façon d'arriver à une solution. Mais pourquoi se concentre-t-on sur ce que font les Palestiniens? Les Israéliens ne détruisent-ils pas des maisons? Je leur ai demandé: "Avez-vous essayé de savoir pourquoi ces jeunes font des choses comme cela?"», dit-il, en rappelant les taux de chômage de 80 % et le désespoir général d'une population sans avenir.

Sur l'Irak: «J'ai dit que Saddam Hussein, c'est un dictateur, mais je suis contre la guerre car c'est le peuple qui va souffrir. Saddam, il ne va pas souffrir. Et regardez ce qui arrive: Saddam, il ne souffre pas. Il est dans un palace, il mange bien et c'est le peuple irakien qui est en train de souffrir. Je leur ai dit cela.»

Maher Arar n'a donc pas eu peur d'exposer ce qu'il pensait à ses interrogateurs américains. Mais maintenant, il pense que ses opinions, et le fait qu'elles soient sorties de la bouche d'un musulman plutôt que d'un autre, l'ont rendu plus suspect. Il souligne d'ailleurs que, dans tous leurs documents, les Américains lui ont donné le nom de Maher Abdullah Amid Arar, qu'il n'utilise pas. «Maher, ça peut être irlandais, juif aussi ou allemand. Il y a des Arméniens et des chrétiens qui s'appellent Arar. En me donnant les quatre noms, ils voulaient montrer que je suis musulman.»

Il reste amer devant un État qui s'est arrogé le droit de décréter qu'un tel est un terroriste mais qui ne se comporte parfois guère mieux. «Si quelqu'un fait exploser des choses, il n'y a pas de doute, c'est un terroriste. Mais quand un pays comme les États-Unis font des choses comme expulser quelqu'un vers un pays où il va être torturé, ce n'est pas du terrorisme, cela?»


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