Le gouvernement des riches

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Gil Courtemanche
Édition du samedi 22 et du dimanche 23 novembre 2003

Mots clés : richesse

À la fin des années 80, sous prétexte de moderniser les économies africaines et de les faire entrer dans l'ère de la concurrence, le Fonds monétaire international leur imposa une médecine de cheval: les plans d'ajustement structurel. La recette était simple: en sabrant dans les dépenses publiques, en désengageant l'État, en privatisant, en ouvrant les portes sans restriction au capital étranger, en permettant l'exploitation intensive des richesses naturelles, ces pays livrés à la panacée du marché sortiraient de la pauvreté endémique et entreraient de plain-pied dans l'ère du néocapitalisme. Ce fut un échec lamentable. Les amis de ces régimes s'approprièrent les richesses collectives et la pauvreté augmenta.

C'est la même philosophie, la même idéologie, celle du profit et de la liberté absolue de l'individu d'accumuler des richesses sans égard aux besoins de la société, qui anime ce que notre gouvernement nomme pudiquement la «réingénierie», horrible néologisme qui révèle cependant la pensée secrète de ces gens riches: la société doit être administrée comme une entreprise. Sa logique est la fonctionnalité économique, sauf quand il s'agit de sabrer dans les impôts des plus riches en même temps qu'on s'égosille à invoquer le déficit pour justifier toutes les attaques contre les services qui bénéficient aux moins nantis.

Car ce sont des attaques fondamentales contre les moins nantis auxquelles nous assistons. Pour ces gens, comme dirait Jacques Brel avec mépris, deux dollars par jour, ce n'est même pas une somme d'argent, c'est un gratteux, un pourboire, une pièce qu'on jette négligemment à un mendiant. Par contre, pour une mère monoparentale qui vient de quitter l'aide sociale et travaille au salaire minimum, c'est une énorme somme de 800 $ par année, une somme qui la poussera peut-être à se joindre de nouveau aux assistés sociaux.

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Ce sont les mêmes personnes qui utilisent les transports en commun, pas les petits amis riches de ce gouvernement. Mais la tragique situation budgétaire qui justifie des baisses d'impôt empêche ce gouvernement de financer adéquatement ce service public essentiel et force la Société de transport de Montréal à annoncer d'autres énormes hausses des tarifs. Ces gens qui nous gouvernent et qui fréquentent leurs amis du Conseil du patronat ne connaissent personne qui utilise régulièrement les transports en commun, surtout pas cette mère monoparentale qui devra ajouter à son budget, outre les 800 $ de plus pour la garderie, 200 $ additionnels pour sa carte mensuelle de la STM. Mille dollars, c'est probablement la somme que paiera en moins en impôt un citoyen dont le revenu est de 75 000 $ par année. Bien sûr, il a un besoin urgent de cette somme essentielle pour lui... probablement pour créer des emplois.

Une partie de ces mille dollars destinés à ceux qui vivent bien proviendra des 70 millions que le PQ s'était engagé à consacrer aux bibliothèques scolaires qui, on le sait, ressemblent à des bibliothèques du Tiers-Monde. Grand intellectuel, homme de savoir, Pierre Reid n'a pas sourcillé puisqu'il faut bien couper ses impôts à lui. Il a proposé un partenariat avec les bibliothèques municipales, aussi pauvres que les bibliothèques scolaires. Encore une fois, qui va payer pour ce plan d'ajustement structurel? Les moins nantis de la société. Car ce ne sont pas les enfants de nos ministres qui fréquentent les bibliothèques scolaires. Nos ministres ont des bibliothèques à la maison et ne veulent absolument pas que leurs enfants consultent un livre de géographie qui dit que l'URSS existe toujours en 2003. Ces gens, comme leurs amis, ne fréquentent pas plus les bibliothèques municipales. Pourquoi s'inquiéteraient-ils d'un monde qu'ils ne connaissent pas?

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Même la suave, la souriante et toujours absente ministre de la Culture applique la même logique comptable sans se départir de sa chaleureuse bonhomie. Les salons du livre eux aussi, en bons citoyens, devront contribuer à la baisse d'impôt. Dans le monde des salons du livre, deux, celui de Montréal et de Québec, pourront assumer sans trop souffrir la diminution des subventions pour les activités extérieures comme les rencontres d'écrivains dans les écoles. Encore une fois, ce sont les salons du livre pauvres qui paieront, ceux du Saguenay, de Rimouski, de l'Abitibi, et, bien entendu, les étudiants de ces régions souvent pauvres.

Et que dire de la volonté de rejeter dans la précarité et dans l'incertitude des dizaines de milliers de travailleurs en ouvrant toutes grandes les portes de la sous-traitance, transformant ainsi les ouvriers en marchandises, en équipements, que des patrons peuvent vendre pour s'en débarrasser?

Lors des premières semaines de ce gouvernement, on se disait qu'il ne fallait voir dans ce mot de «réingénierie» qu'une sorte de slogan creux et que, même si on avait promis des changements, cela ne signifiait pas nécessairement un retour en arrière ou une fuite en avant dans l'idéologie néolibérale qui a fait faillite partout où on l'a appliquée. Nous nous étions trompés. Ces gens riches sont dangereusement sérieux. Ils n'aiment pas la société que les Québécois se sont donnée. En fait, ils ne se sentent pas chez eux dans cette société qui n'est pas entièrement faite pour les riches. Ce qu'ils souhaitent, c'est que nous devenions des Américains et des Albertains... comme eux.


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