Simenon en question

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Jean-François Nadeau
Édition du samedi 15 et du dimanche 16 novembre 2003

Mots clés : polar

Quelle place au juste occupe l'inspecteur Jules Maigret dans le coeur d'un homme vivant à la Baie-James au beau milieu des années 1970?

Nous sommes à l'époque de la construction des grands barrages. Pierre Caron est responsable des invités d'honneur du chantier, mais il dévore dans ses temps libres les aventures du célèbre inspecteur Maigret. «L'écriture des romans de Simenon m'avait déconcerté par sa vérité, par l'exactitude des mots et des phrases qui s'humilient, s'effacent derrière la très juste représentation de ce qu'ils racontent.»

Caron, il faut le dire, est un lecteur passionné. À ses yeux, l'écriture apparaît comme une nécessité humaine incontournable, au point de nourrir toutes les racines de son existence. Lecteur doublé d'un écrivain, il vient de publier Mon ami Simenon, d'une écriture vive et claire, comme celle de son «ami».

Une correspondance

Tour à tour journaliste, écrivain, notaire puis avocat, passionné par l'oeuvre de Simenon, ce Québécois se permet un jour d'écrire son admiration au romancier belge. Contre toute attente, ce dernier lui répond. Une correspondance s'engage alors, qui durera onze ans, période au cours de laquelle Pierre Caron, loin d'apprendre à mettre à distance une oeuvre, éprouve plutôt le besoin intime de s'en approcher de plus en plus, tel un papillon attiré par la flamme.

Le passionné dévore d'abord, affirme-t-il, tout Simenon. Plus de 350 livres publiés! Rien de moins. «Puisqu'un lecteur moyen lit, dit-on, environ six livres par année, il lui faudrait trente-cinq ans pour ne lire de Simenon que les romans "durs" et les Maigret publiés entre 1931 et 1972.» Naturellement, ce boulimique lit ce qui touche de près à l'écrivain. Il suit aussi à la trace son parcours réel à travers des voyages en Belgique, en Suisse ou à son ancienne résidence de Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson, au Québec.

Que disent les lettres que Simenon lui adresse? Peu de choses. Elles sont pour la plupart fort courtes, simples missives de politesse et échange de bons procédés. Pierre Caron croit y distinguer les marques d'une véritable amitié. Quelques rares épîtres plus élaborées touchent, il est vrai, d'assez près à l'écriture et au métier d'écrivain. «Le style ne se forge pas, lui explique Simenon. Il est trop personnel pour cela. Le vrai style est d'écrire comme on est en soi-même et comme on pense. Toutes les astuces littéraires ne sont qu'un vain mot.»

Après plusieurs années, Caron considérait sa «relation avec Simenon comme la plus extraordinaire histoire de [sa] vie à ranger parmi [ses] souvenirs». Tout est question de perception.

Le plongeon Simenon

D'entrée de jeu, cette correspondance avec Simenon apparaît comme un prétexte habile pour mener à bien une entreprise d'introspection sur la passion de la littérature. Le père du commissaire Maigret est joliment campé par Pierre Caron au sein d'une trajectoire littéraire personnelle. Simenon est pour lui ce que fut Ferron pour Victor-Lévy Beaulieu: une occasion de plonger en soi et, tout en cherchant à connaître l'autre, de mieux se situer.

«Je suis né dans les livres et je suis ce que j'ai lu», explique Caron. L'homme n'a pas lu que Simenon, loin de là. Il est né dans les livres, conserve l'image forte d'une mère tournant doucement les pages dans un fauteuil du salon. Il évoque d'ailleurs un livre quasi en ruine mais conservé précieusement dans sa bibliothèque parce qu'il fut dédié à sa mère par le brillant Olivar Asselin.

La passion de la lecture et de l'écriture suffisait à justifier le projet de Mon ami Simenon. Hélas! Il semble qu'en chemin l'auteur ait perdu son fil et se soit plutôt convaincu de la nécessité d'établir coûte que coûte son lien d'«amitié» unique entretenu avec l'écrivain belge.

Le voilà ainsi qui narre longuement son unique rencontre avec Simenon. L'écrivain lui aurait alors confié son intention d'en finir avec ses jours, le temps venu. Et sa compagne de l'époque, en aparté, lui aurait à cette occasion affirmé que «monsieur vient de vous faire cadeau d'un secret que nous n'avions confié à personne». Même si Simenon avait effectivement affirmé cela, la thèse du suicide en est-elle prouvée pour autant? Et quelle importance, au fond, si Simenon malade trouva bon de raccourcir ses jours: il y a déjà tant à dire sur la façon dont il vécut.

L'avis de Jacques Dubois

Spécialiste de l'oeuvre de Georges Simenon, coresponsable de l'édition de la Pléiade consacrée récemment à l'écrivain, le Belge Jacques Dubois est cette année un des invités d'honneur du Salon du livre de Montréal.

Au sujet de l'hypothèse du suicide émise par Pierre Caron, il se montre dubitatif en entrevue au Devoir. «C'est la première fois que j'entends ça. Cela me laisse assez perplexe. Simenon a dit à cette époque qu'il n'avait jamais été aussi heureux. [...] J'ai envie de dire "peut-être", tout au plus. On peut imaginer que cet homme très lucide ait pu se dire un jour "ça suffit", tout comme il avait décidé, quelques années plus tôt, d'arrêter d'écrire même s'il avait un roman en chantier.»

Au long de sa vie, Georges Simenon a écrit pratiquement sans arrêt. Le papier bible de la Pléiade présente désormais 21 de ses livres en deux tomes. «Je pensais que notre choix allait être davantage mis en question. Cela ne s'est pas produit. Au cours de notre travail, nous avons découvert d'autres romans de Simenon plus subtils. Il faudrait faire un autre volume... Il en est question. Nous y insérerions Pedigree, qui est un livre très important que nous n'avons pas retenu dans les deux tomes.»

Pourquoi un homme décide-t-il de consacrer ainsi un jour une part importante de sa vie à celle d'un autre? «Je suis Liégeois, comme Simenon l'était. Cela nous rapproche. Et j'enseigne la littérature, je suis du métier. À l'instar de plusieurs amateurs de Simenon, c'est sans doute le romancier que j'aurais voulu être ou que je suis sans le savoir qui se satisfait de plonger ainsi dans l'univers d'un grand romancier.»

Mon ami Simenon
Pierre Caron
VLB éditeur
Montréal, 2003, 231 pages


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