Opinion
Pour saluer le passage d'Émile Ollivier
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Émile Ollivier nous a quittés il y a un an, le dimanche 10 novembre 2002. Je perdais le voisin qui, à Notre-Dame-de-Grâce, traversait «la barrière» de sa rue voisine à la nôtre, l'ami dont nous appréciions la convivialité dans de chaleureux échanges rythmés par l'éruption de son rire en cascade et l'écrivain qui me faisait souvent lire ses livres «à chaud», à l'état de manuscrit.
Je me souviens d'un week-end loin de la ville, à Kamouraska, sur les bords du Saint-Laurent, d'où, regardant les lumières lointaines scintillant dans la nuit de la Côte-Nord, du côté de La Malbaie, il demanda à ses hôtes le plus court chemin pour se rendre là-bas. Il voulait rejoindre les lumières de la ville dans l'instant même. Le fleuve Saint-Laurent était une autre «barrière» qu'il souhaitait traverser. (Le jour venu, le fleuve rayonnant d'un bleu azur sous le soleil, il disparut. Après quelque appel tournant à l'inquiétude, nous le retrouvâmes sur la banquette arrière de sa voiture, roupillant. Hors de la nuit propice à tant de ses paysages de création, Émile s'endormait le jour.)
Nous faisions carrière à l'université sur les flancs complémentaires du mont Royal. Je le revois en deux occasions traversant la montagne, cette autre «barrière»: la première fois, lors d'une conférence de Derek Walcott, où nous fîmes connaissance; la seconde fois, c'était parmi plusieurs de ses camarades de la revue Collectif paroles, auxquels s'étaient joints des compagnons de route tels le prêtre jésuite Karl Lévêque, le poète Anthony Phelps et le géographe Georges Anglade pour accueillir un compatriote anthropologue fraîchement émoulu de ses recherches sur «le terrain», au Bénin. Il était venu entretenir des africanistes du rapport religieux entre Haïti et l'Afrique.
Cette seconde rencontre resta gravée dans ma mémoire puisque je n'ai jamais su le lien qu'avait pu faire Émile entre l'asson emblématique résonnant dans une austère salle de conférence et les profonds fauteuils en cuir d'un auguste Faculty Club où nous nous retrouvâmes, trinquant aux ancêtres. Je devinai qu'il en tira peut-être matière à inspiration pour son roman La Discorde aux cent voix (1986), qui se déroule à mille lieues de Montréal, dans une petite ville de province d'Haïti, et dont la narration tourne autour de Diogène, bourgeois empesé dans son langage et ses manières, et Mme Anselme, la «femme du peuple», au langage dru et au vécu à ras le sol. Voilà, me suis-je dit, comment le contraste entre le Faculty Club et la résonance de l'asson s'était métamorphosé dans l'imaginaire d'Émile: il avait reconnu les diptyques culturels et sociaux de son pays dans l'espace fugitif d'une soirée sur un campus universitaire à Montréal.
Le «Diogène, démarré moin!» de Mme Anselme était le cri de la délivrance souhaitée non seulement pour son pays natal mais aussi pour les Haïtiens hors d'Haïti -- qui ne s'appelaient pas encore la diaspora --, déchirés par la mémoire du pays natal. Le cri de Mme Anselme était le souhait d'un soulagement mais aussi un cri d'exaspération si le souhait restait lettre morte.
C'est dire que l'intelligence et le regard d'Émile n'étaient jamais univoques. Toujours, il y avait plus qu'un sens à l'ordre des choses dont il mâtinait la mouture de ses romans, plaçant en épigraphe tant Shakespeare qu'Hugo (La Discorde aux cent voix), Francis Bacon ou Saint John Perse (Les Urnes scellées), Montaigne ou Beckett (Passages), ou un dit de sagesse de la tradition orale haïtienne («J'invoque vos noms mais je ne vous détourne pas de votre chemin de morts», dans Mère-solitude) dont nous comprenons aujourd'hui, avec le passage d'Émile, le sens profond qu'il partage avec cet autre écrivain haïtien, Roger Dorsinville, disparu en 1992, qui disait: «Si le souffle disparaissait maintenant, les gens n'en montreraient pas une grosse surprise mais diraient seulement "il a bien vécu"» (Accords perdus). Émile n'en disconviendrait pas: fin gourmet, il incarnait la gourmandise de la vie.
Mes liens d'amitié avec Émile ne se tissèrent donc ni à Collectif paroles, ni sur les terrasses de Côte-des-Neiges, ni sur les campus d'universités séparées par le mont Royal. Et lui et moi savions cependant -- sans jamais avoir à le dire -- qu'ils le furent dans la mouvance de Roger Dorsinville, l'«oncle», cet autre écrivain exilé à Dakar, portant comme lui la mémoire longue du pays natal.
Lors de ses passages à Montréal, l'oncle fut reçu avec attention et respect par le Collectif paroles, suscitant de nombreuses collaborations, dont Trente ans de pouvoir noir en Haïti, 1946-1976, une longue entrevue avec Cary Hector publiée en 1981-82, et surtout Marche arrière (1986), ses mémoires, mis en branle sous forme dialoguée entre Dakar et Montréal. Ils furent vus, revus et corrigés jusqu'à leur publication par Émile, Claude Moïse et moi-même rejoignant Cary Hector.
C'est au moyen de notre travail collectif sur le discours de l'oncle sur le «singulier petit pays» d'Haïti, auquel s'ajoutait la prégnance de sa parole enrichie par son vécu africain, que j'inscris la naissance et la permanence de mon amitié avec Émile. L'oncle et Émile avaient en partage l'amour du langage, de la parole mythique, lyrique, séductrice et porteuse d'un attachement profond pour le pays natal qu'elle transformait dans l'acte même de création. Si le passage de l'oncle fut dans un désert qu'il irrigua de sa parole intarissable, celui d'Émile est la lumière au bout de la nuit.
Un voisin, un ami, un collègue, nous a quittés. Mais nous nous souvenons de l'éclaireur de nos passages.

