Opinion
La future politique étrangère de Paul Martin - Le défi du multilatéralisme « amélioré »
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L'arrivée prochaine de Paul Martin à la tête du gouvernement canadien entraînera des modifications à la politique étrangère du Canada. Paul Martin a eu l'occasion de faire état de sa vision du monde et a déjà fait connaître certaines de ses priorités sur la scène internationale. Comme il l'a notamment souligné dans un important discours devant l'Association canadienne des journaux, le 30 avril dernier, il conçoit d'abord le monde actuel comme étant «complexe et désordonné». Il décrit la période actuelle d'«intermédiaire et marquée par l'incertitude sur tous les fronts». Comment s'articulera la diplomatie canadienne dans un tel monde incertain et désordonné?
Sur la question de la guerre en Irak, par exemple, M. Martin déclare que le Canada a bien fait de s'opposer à l'intervention américaine. Et il insiste: des différences continueront d'exister. Il a déjà fait savoir qu'il entend jouer un rôle actif pour relancer les négociations pour la création d'une zone américaine de libre-échange (ZLEA). C'est déjà tout un défi: Paul Martin a dit que la question des subventions agricoles devait faire partie des négociations alors que les États-Unis veulent exclure cette question des discussions.
Bouclier antimissiles
Cela étant, il juge inévitable un rapprochement avec les États-Unis en matière de sécurité. Selon Paul Martin, il y a une «interdépendance croissante entre la défense du Canada, la défense de l'Amérique du Nord et la contribution canadienne à la paix et à la sécurité internationale». À ce chapitre, il existe une question qui, plus que toute autre, risque de définir fondamentalement la relation Canada-États-Unis: il s'agit de la mise en place par les États-Unis d'un bouclier antimissiles et de la position finale qui sera adoptée à cet égard par le Canada. Après des années de tergiversations, le gouvernement de Jean Chrétien a finalement décidé, fin mai, qu'il amorcerait des discussions avec les Américains sur la possible participation du Canada au système de défense antimissiles. Le débat n'est toutefois pas clos au sein du groupe parlementaire libéral: 38 députés libéraux ont fait état de leur désaccord. Ce n'est pas le cas de Paul Martin. Bien au contraire. Il a clairement indiqué que le Canada devait être à la table de discussions avec les États-Unis pour faire valoir les intérêts des Canadiens.
Plus que tout énoncé politique formel, la décision finale sur ce dossier du bouclier antimissiles se trouvera, dans les faits, à définir les grands axes de la politique étrangère canadienne, tant sur le plan bilatéral Canada-États-Unis que sur le plan multilatéral. Dans le cadre de sa campagne au leadership libéral, Paul Martin a déjà affirmé qu'au chapitre de la sécurité internationale, «il y a de moins en moins de place, pour ne pas dire aucune place, pour l'action unilatérale». Il s'agit maintenant de voir comment il entend articuler cette profession de foi envers le multilatéralisme avec la décision finale sur la participation ou non du Canada au système antimissiles américain.
Au cours des dernières années, une grande partie du débat autour de cette question a tourné autour du choix à faire entre le multilatéralisme et le concept d'une «forteresse Amérique». À cet égard, la rivale de M. Martin dans la course au leadership, Sheila Copps, l'a d'ailleurs accusé de vouloir «construire un mur autour de l'Amérique du Nord». Le choix à faire par le Canada n'est peut-être pas si absolu. Au sommet de l'OTAN à Prague, l'an dernier, les dirigeants de l'Alliance ont commandé une étude de faisabilité sur la défense antimissiles de l'OTAN visant à «examiner les options relatives à la protection du territoire, des forces et des centres de population des pays de l'Alliance contre toute la gamme des menaces liées aux missiles».
D'autre part, lorsque, en mai dernier, le gouvernement canadien a annoncé qu'il prendrait part à des discussions sur le système antimissiles américain, le ministre des Affaires étrangères, Bill Graham, a pris soin d'évoquer les consultations Washington-Moscou sur la défense antimissiles et les efforts déployés par les États-Unis pour «convaincre la Chine que la défense antimissiles n'a pas pour but d'affaiblir la force de dissuasion stratégique chinoise». Il ajoutait, à juste titre, que ces événements avaient changé «de façon significative le paysage géopolitique».
De fait, cela pourrait faire la différence entre l'unilatéralisme pur et simple et un certain niveau de multilatéralisme, même minimal. On n'en est pas encore là. Certes, devant l'inévitable, le ton a baissé, mais les échos qui nous parviennent du leadership russe indiquent que le débat n'est pas terminé. Même chose du côté chinois, où le livre blanc sur la Défense publié il y a moins d'un an évoquait la défense antimissiles en insistant sur le maintien de la «stabilité stratégique globale».
Si le projet américain devait entrer, comme plusieurs aux États-Unis le proposent, dans une phase de militarisation de l'espace, on ferait alors face à une manifestation d'unilatéralisme qui entraînerait à coup sûr un raidissement de Moscou et de Pékin. C'est dans ce contexte que Paul Martin aura à prendre des décisions difficiles, mettant à l'épreuve son parti pris annoncé en faveur du multilatéralisme.
Multilatéralisme amélioré
À ce défi s'en ajoute un autre: celui de l'amélioration des institutions multilatérales. En effet, Paul Martin s'est prononcé pour le multilatéralisme, mais un multilatéralisme revu et «amélioré». Certes, il affirme que le multilatéralisme sous l'égide de l'ONU est clairement «l'approche préférée» du Canada. Une approche préférée mais pas exclusive. Comme le souligne le prochain chef du gouvernement canadien, «améliorer le multilatéralisme ne signifie pas seulement renforcer les Nations unies». Mais Paul Martin s'attarde peu sur ce chapitre de la réforme des Nations unies, ce qui contraste grandement avec les propositions précises faites ces dernières années par le gouvernement canadien pour améliorer le fonctionnement de l'ONU en général, notamment celui du Conseil de sécurité.
Cela étant, il faut quand même noter que l'ancien ministre canadien des Finances croit suffisamment dans les Nations unies pour coprésider les travaux de la Commission de l'ONU pour le secteur privé et le développement, lancés en août dernier. Paul Martin regarde néanmoins vers d'autres instances internationales puisqu'il propose d'«identifier et d'utiliser des arrangements nouveaux à l'extérieur des Nations unies». Et, selon Paul Martin, «le Canada pourrait jouer un rôle de catalyseur» dans la mise en place de ce «nouveau multilatéralisme».
Pour le prochain chef du gouvernement canadien, le G20, qu'il a grandement contribué à créer à la fin des années 90, constitue un véritable modèle du nouveau multilatéralisme. Il a encore eu l'occasion de faire état de ses vues à ce sujet lors d'un colloque intitulé «L'avenir du G20: un mécanisme pour la gouvernance internationale» et organisé fin octobre à Waterloo.
Il affirme que ce qu'il appelle «l'absence d'un mécanisme de définition des grandes orientations dans le monde» en a convaincu plusieurs que la méthode du G20 pouvait s'appliquer à la solution d'autres problèmes globaux comme la santé, l'environnement ou l'éducation. Le temps est venu pour les leaders du G20 «de définir les grandes orientations mondiales et de s'attaquer aux enjeux d'intérêt global», affirme-t-il. Il faudra maintenant voir si d'autres chefs d'État et de gouvernement accepteront de suivre Paul Martin sur ce terrain.
Cette conception du multilatéralisme rompt carrément avec les positions connues du Canada, mais ce ne sont pas nécessairement ces intentions qui retiendront l'attention du gouvernement canadien ces prochains temps. Les foyers de crise ne vont pas en diminuant ou en s'apaisant: qu'on songe seulement à l'Afghanistan, où le Canada est directement impliqué avec la présence de près de 2000 de ses soldats dans la Force internationale de stabilisation (ISAF).
Par ailleurs, Paul Martin n'a pas encore précisé ses intentions sur plusieurs grands dossiers de première importance comme le conflit israélo-palestinien ou la crise nucléaire nord-coréenne. Cela ne signifie pas qu'il n'y aura pas de continuité sur plusieurs dossiers.
Cela n'exclut pas non plus de nouvelles initiatives diplomatiques d'envergure car Paul Martin a fait savoir qu'il veut doter le Canada d'une politique étrangère ambitieuse où le Canada, dit-il, retrouverait un rôle significatif.

