Opinion
Pour grimper dans le palmarès des écoles - Avant tout, la lecture et l'écriture
Mots clés :
Quatre-vingts pour cent des jeunes qui ne savent pas lire à la fin de la première année mettront plus de six ans pour effectuer leur primaire
Comment les écoles peuvent-elles améliorer leur palmarès? En améliorant l'enseignement de la lecture en première année. Simpliste la réponse! Seuls ceux qui ne mesurent pas l'importance que l'écrit exerce dans les sociétés du savoir et le rôle déterminant qu'il joue maintenant dans la scolarisation peuvent avoir cette réaction. Malheureusement ils sont nombreux. Le niveau de conscience collective par rapport à la problématique de l'analphabétisme, de l'illettrisme et de l'échec scolaire est très faible au Québec et cela explique en grande partie le fait que l'on affiche un des niveaux de littératie les plus faibles au Canada et une proportion plus élevée que les anglophones de jeunes qui échouent ou qui prennent plus de cinq ans pour terminer leur secondaire.Si on savait lire les statistiques du ministère et, surtout, si on avait une vision d'ensemble du système d'éducation, on comprendrait que ces jeunes échouent parce qu'ils ne savent pas lire. 80 % des jeunes qui ne savent pas lire à la fin de la première année mettront plus de six ans pour effectuer leur primaire et feront partie de ces 30 % à 40 % de jeunes qui ne termineront pas leur secondaire. Or, 80 % du temps d'enseignement en première année est consacré à l'apprentissage de la lecture. Pour la plupart de ces jeunes que l'on rend responsable des piètres statistiques de leur école, tout s'est joué en première année. Onze ans plus tard, ils sont analphabètes fonctionnels ou illettrés comme préfèrent dire les spécialistes aujourd'hui.
Ce qui est inquiétant pour le Québec, c'est ce que révélaient les statistiques antérieures du ministère de l'Éducation: la proportion des jeunes qui mettent plus de cinq ans pour terminer leur secondaire est plus élevée dans les écoles francophones que dans les écoles anglophones et cela n'est pas seulement une question de langue. Les allophones réussissent mieux que les francophones et, lorsque l'on compare les résultats des allophones qui fréquentent les écoles francophones, ils sont inférieurs à ceux des allophones qui fréquentent des écoles anglophones. Il y aurait donc non seulement un effet d'école, mais un effet de système et de culture. Ces faits sont connus depuis longtemps. Ils ont fait partie des arguments de ceux qui contestaient le système de classement des pays adoptés par les Nations unies et qui ne considéraient que la proportion de diplômes décernés. Le diplôme n'est pas une garantie des compétences effectivement acquises comme le révélait déjà le rapport Littératie économie et société publié conjointement par Statistiques Canada, l'OCDE et l'UNESCO, en 1994: il n'y a pas de correspondance directe entre le niveau de scolarisation attesté par le diplôme et le niveau de littératie requis pour fonctionner dans la société.
Une étude menée sur 39 pays par l'Association internationale pour l'évaluation des apprentissages (IEA) apportait également des appuis à cette thèse. Le premier constat qui se dégage des résultats de cette étude est que, contrairement à la croyance populaire, la majorité des enfants ne sont pas des lecteurs compétents à la fin du premier cycle du primaire. En fait 32 % des enfants ne savent pas encore lire à 9-10 ans et seulement 25 % peuvent être considérés comme des lecteurs compétents alors que 50 % ne le sont toujours pas à 14-15 ans. Mais ce qui est le plus frappant dans cette étude, ce sont les disparités extrêmement importantes entre les enfants d'un même groupe d'âge. Ainsi 68 % seulement des enfants de 9-10 ans se situent au niveau rudimentaire qui correspond à ce que le ministère de l'Éducation établit comme le niveau de compétence à atteindre à la fin du premier cycle du primaire. Parmi ces 68 %, 55 % atteignent le niveau élémentaire et 43 % seulement le niveau intermédiaire. Chez les 14-15 ans, 3 % n'atteignent même pas le niveau rudimentaire, 29 % le niveau élémentaire et le niveau intermédiaire n'est pas atteint par 32 % des élèves. Autrement dit, une proportion non négligeable d'enfants de 14-15 ans lisent moins bien que leurs benjamins de 9-10 ans et une proportion importante, ne lisent pas mieux que des enfants de 9-10 ans. Si l'on considère seulement le niveau intermédiaire, le gain entre la troisième année du primaire et la quatrième année du secondaire n'est que de 25 %.
Ces faits ne sont pas propres au Québec, mais, ce qui est particulier au Québec, c'est qu'on n'en n'a pas tenu compte dans la réforme qui mobilise le système d'éducation depuis plus de cinq ans. Alors que devant tous ces faits accumulés et en tenant compte de l'état des recherches, des pays comme la France, les États-Unis, la Nouvelle-Zélande, l'Australie, l'Angleterre ont remis en question le modèle d'enseignement de la lecture que l'on privilégie au Québec depuis 20 ans, le ministère de l'Éducation québécois, faisant fi des recherches et de l'avis des experts, a décidé de le maintenir. Pourtant, dans l'état actuel des connaissances, si on acceptait d'y mettre les moyens et de soutenir les chercheurs compétents, on pourrait développer des méthodes de lecture vraiment efficaces pour tous les enfants. Ce serait certainement l'un des investissements les plus rentables que pourrait faire un gouvernement dans la recherche en éducation, si l'on tient compte de ce qu'il en coûtera à la société de soutenir pendant toute une vie, 30 % de chaque génération d'enfants qui ne s'intégreront jamais dans la société parce que demain, plus encore qu'aujourd'hui, ils ne pourront ni travailler ni même se débrouiller dans la vie de tous les jours, simplement parce qu'ils ne sauront pas lire. Ça c'est plus important que le rang d'une école dans un palmarès.

