Médias: L'année du vide télévisuel

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Paul Cauchon
Édition du lundi 10 novembre 2003

Mots clés :

Dimanche soir, début de soirée, en direct, plus d'un million de personnes sont à l'écoute. Un psychiatre (en principe soumis à un ordre professionnel) s'exclame: «Enfin un gars bande, ça faisait un mois qu'on attendait ça!» S'ensuit une discussion sur les capacités érectiles des participants de Loft Story.

Puis, on continue l'analyse. Toujours selon le psychiatre hirsute du nom de Dr Mailloux l'une des lofteuses est une «âme malheureuse», plusieurs autres sont «carencés sur le plan affectif» à cause de l'incompétence de leurs parents. Le même professionnel de la santé, imposant ses diagnostics délirants sans même avoir rencontré personnellement ces participants, avait déclaré, il y a deux ou trois semaines, qu'une des lofteuses avait subi un traumatisme pendant son enfance à cause d'un père trop autoritaire (déclaration qui lui a par ailleurs valu une mise en demeure de la part de la famille concernée).

Toujours le même soir, d'autres invités commentent le comportement et l'habillement des lofteurs. Ces derniers seraient «vulgaires», «mal éduqués». On se demande si une autre lave bien son pyjama. Le psy revient dans la discussion pour décréter que cette lofteuse a des problèmes d'identité sexuelle.

L'animatrice rit de façon niaiseuse et, pendant ce temps, les patrons de TQS se frottent les mains, avec des cotes d'écoute en hausse constante qui se transformeront en beaux dollars.

Tout cela se passait il y a une semaine, lors du talk-show hebdomadaire Loft Story, qui analyse ce qui s'est passé pendant les derniers jours dans ce fameux loft où un groupe de jeunes sont scrutés comme des rats de laboratoire, avec de supposés spécialistes qui s'amusent à les dénigrer. Comme cette chronique est écrite avant l'émission d'hier soir j'ignore comment la soirée s'est déroulée, alors qu'en principe on devait inviter les familles des lofteurs et lofteuses sur le plateau de télévision pour répliquer.

Il existait un mythe tenace dans l'industrie télévisuelle voulant que la télévision québécoise soit d'une qualité exceptionnelle qui lui évitait de sombrer dans les travers de plusieurs télévisions étrangères. Le mythe s'appuyait, entre autres, sur le fait que les émissions les plus écoutées par les Québécois étaient d'abord des séries québécoises de bonne tenue. Il s'appuyait aussi sur le fait qu'on ne trouvait pas sur nos ondes de déchets aussi répugnants que Jerry Springer.

Alors que l'année en cours file vers sa dernière ligne droite, on peut maintenant affirmer que 2003 passera à l'histoire comme l'année où tous les mythes sur la télévision québécoise se sont écroulés. Oui, notre télévision peut être aussi débile et ridicule que dans d'autres pays. Non, nous ne sommes pas immunisés contre la bêtise.

***

C'est une année qui a d'abord commencé par la mise en place d'un rouleau compresseur sans précédent appelé Star Académie, où de purs inconnus, pas plus talentueux que d'autres, ont été promus au rang de stars en moins de deux mois, de façon artificielle par une entreprise qui a organisé une véritable conquête commerciale des esprits en fusionnant les qualités promotionnelles de TVA, du Journal de Montréal et de toutes les composantes de Quebecor pour matraquer le Québec avec ces nouveaux «héros».

Ce coup publicitaire, Quebecor a tenté de le refaire cet automne avec Occupation double, une sorte de jeu où, malgré le clinquant romantique dont on essaie d'entourer l'émission, l'objectif ultime véritable consiste à savoir qui finira par coucher avec qui.

Mais Quebecor s'est fait prendre à son jeu, pourrait-on dire, par un challenger agressif, TQS, qui a décidé d'abandonner ce qui lui restait de retenue pour vraiment plonger dans les eaux troubles du voyeurisme véritable. Avec Loft Story, pas de gants blancs: la curiosité malsaine est montée en épingle et elle obtient ses lettres de noblesse aux heures de grande écoute. Loft Story, c'est également l'histoire d'un réseau de télévision qui est réquisitionné au grand complet (y compris les bulletins de nouvelles de Jean-Luc Mongrain et les émissions de variétés comme Flash) pour analyser le moindre éternuement des participants, comme si le sort de la nation en dépendait.

***

Qu'un million et demi de Québécois suivent religieusement chacune de ces deux émissions pose un véritable défi à l'analyste. Dans Loft Story, il ne se passe rien, absolument rien. Ces jeunes n'ont rien à dire, n'ont rien à faire et, confrontés les uns aux autres en un lieu clos coupé du monde extérieur, il ne leur reste qu'à s'analyser les uns les autres et à se bitcher allègrement.

Alors, pourquoi regarder le vide? Pour savoir quand il sera rempli, justement. À partir de ce «rien» le producteur et le réseau de télévision ont organisé un véritable suspense dramatique, créant artificiellement des attentes, suscitant la curiosité pour une émission entièrement basée sur les conflits interpersonnels, la compétition, les haines réciproques et les conflits, le tout attisé par un psychiatre payé pour jeter de l'huile sur le feu. Voilà où on en est.

pcauchon@ledevoir.com


Vos réactions


La réalité vs télé-réalité. - par Marie-France Legault (mfy.legault@videotron.ca)
Le vendredi 23 janvier 2004 16:00

Ce qui se conçoit bien...... - par
Le mercredi 12 novembre 2003 13:00

Un million et demi ? - par louis gilles pellerin
Le lundi 10 novembre 2003 23:00

Un vide payant. - par Guy Richard (pandar28@hotmail.com)
Le lundi 10 novembre 2003 19:00

Merci et inquiétudes - par Guylaine Michaud (guylaine.michaud@usherbrooke.ca)
Le lundi 10 novembre 2003 11:00

Le nivellement par le bas - par Isabelle Fortier (zab@ad-hoc.ca)
Le lundi 10 novembre 2003 11:00

Une réalité à vous couper le souffle ! - par Richard DesRochers (richard.desrochers3@sympatico.ca)
Le lundi 10 novembre 2003 09:00

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