Une guerre des titres se prépare dans les universités

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Fabien Deglise
Édition du samedi 08 et du dimanche 09 novembre 2003

Mots clés : feuq

Commotion dans le petit monde des journaux étudiants. Le lancement envisagé par la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ) d'un nouveau magazine d'information national sème actuellement l'émoi dans les salles de rédaction des médias universitaires. Avec pour toile de fond le spectre, très contemporain, de la concentration médiatique induit par la cannibalisation inévitable des marchés publicitaires.

Baptisée «Expression étudiante», cette nouvelle publication est sur les tables à dessin de la FEUQ depuis plusieurs mois. «Nous attendons encore la confirmation d'une subvention du Fonds Jeunesse Québec pour lui donner son envol», explique Mélanie Corriveau, responsable du projet à la fédération. Le montant espéré est de 442 680 $ sur deux ans pour un budget annuel moyen de un million de dollars et des ambitions très larges...

Car la FEUQ voit grand avec ce nouvel outil de communication visant à développer, peut-on lire dans le plan d'affaires, «à un plus grand degré [...] la conscience sociale des étudiants universitaires»: 145 000 lecteurs, des revenus publicitaires moyens de 900 000 $ par année, du papier glacé, de la couleur et un contenu rythmé par les dossiers d'actualité, les enjeux liés à la vie étudiante, les textes d'opinion, des histoires insolites et des entrevues de personnalités publiques.

L'idée d'un média national destiné à l'ensemble de la communauté étudiante, desservie actuellement par des journaux locaux, n'est pas nouvelle. Mais elle n'en agace pas moins les artisans de ces publications qui meublent les couloirs des universités. «En théorie, ce n'est pas une mauvaise chose, lance Isabelle Ouimet, la nouvelle rédactrice en chef du journal étudiant de l'UQAM, le Montréal Campus. Mais en pratique, cette revue risque de venir gruger notre lectorat comme nos revenus publicitaires. Nous avons déjà de la difficulté à vivre. Si ce projet se concrétise, nous pourrions être obligés de mettre la clef dans la porte.»

Edgar Donelle, responsable des ventes publicitaires pour le Quartier libre, le journal des étudiants de l'Université de Montréal, partage la même inquiétude: «Pour faire un journal, il faut de la publicité, dit-il. Or, avec ce nouveau joueur, la tarte publicitaire, qui n'est pas élastique, va devoir être redistribuée autrement. Aux dépens de médias universitaires locaux. Une fédération censée défendre les intérêts des étudiants ne devrait certainement pas se lancer dans un projet qui pourrait détruire plusieurs de ces publications.»

Le scénario est sombre. Mais la FEUQ préfère ne pas y adhérer. «Ce magazine se veut unique et rassembleur, dit Mme Corriveau. La publicité va surtout provenir d'annonceurs nationaux que les journaux locaux n'intéressent pas toujours. Et puis, cela va également être un moteur pour ces publications car nous souhaitons donner de la visibilité à leurs journalistes dans nos pages en reproduisant certains de leurs articles.»

Peut-être. Mais à quel prix, se demande M. Donelle. «Pour Quartier libre, 60 % du contenu publicitaire provient du national -- le gouvernement du Québec, les universités, Bell Canada, GM, Telus, les producteurs de bière... --, commente-t-il. Si nous devions en perdre ne serait-ce que 10 ou 15 %, ce serait dramatique.»

La menace est loin d'être hypothétique d'ailleurs puisque la part du gâteau publicitaire que la FEUQ et sa revue aimeraient bien se mettre sous la dent représente en effet les revenus en pub (200 000 $ pour certains) des cinq principaux journaux universitaires du Québec réunis: Montréal Campus, Quartier libre, Le Collectif de Sherbrooke, La Rotonde d'Ottawa et Impact Campus, de l'Université Laval. «Et les annonces, c'est 90 % de notre budget de fonctionnement, dit Luc Tittley, directeur de l'Impact Campus. Le reste étant financé par les cotisations étudiantes.»

Voilà pour les questions bassement pécuniaires. Car au delà de l'argent, et «des pertes d'emplois que ce projet pourrait engendrer», explique Jennifer Anderson-Rainville, présidente de la Presse universitaire indépendante du Québec (PUIQ), se profile également une réalité tout aussi dérangeante pour les acteurs du milieu journalistique étudiant: la concentration. «Ce sont les prémisses, poursuit-elle, les premiers jalons, bien entendu. Mais quand les journaux locaux auront tous disparu, il ne restera dans le paysage médiatique universitaire qu'une publication appartenant à un organisme politique. Dans ce contexte, quelle sera sa réelle indépendance? Il pourrait y avoir du contrôle de l'information, et les étudiants n'en sortiraient pas gagnants.»

Mélanie Corriveau, qui attend avec impatience d'entendre tourner les rotatives d'Expression étudiante, rigole. «Cela n'a rien à voir avec la concentration de la presse, dit-elle. Le magazine va être indépendant de la FEUQ, qui ne possédera que deux ou trois pages, et surtout il sera politiquement neutre. Pour ceux qui n'ont pas de journaux locaux, cela va être un outil d'information intéressant. Pour les autres, une autre source qui viendra diversifier l'offre de contenu. Je suis sûre que cela va stimuler le milieu de la presse étudiante.»


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