Danse extatique et chant divin
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Mais cette différence est justement la clé de ce spectacle, rencontre hautement improbable entre les chanteurs de la Schola Saint-Grégoire de Montréal et les derviches tourneurs d'Alep (Syrie). «Aujourd'hui, à mon avis -- je le dis culturellement et politiquement aussi --, il faut proposer une rencontre dans la différence, pas comme la modernité nous le propose avec tout le discours politique occidental moderne qui dit, depuis 400 ans, que tous les hommes se ressemblent; il faut dire que la différence est essentielle», insiste Joseph Nakhlé.
La création du Cercle de l'extase se réclame donc d'une modernité antérieure à celle qui a vu naître les droits humains, qui tend parfois à aplanir les divergences socioculturelles, selon M. Nakhlé. Pour lui, la rencontre entre l'Orient et l'Occident renvoie plutôt à l'humanisme de la Renaissance, voire à la scolastique médiévale, bref à l'idée «d'universalisme, précepte très ancien, mais renforcé par la modernité qui veut que le genre humain désigne quelque chose de fondamental, d'essentiel et de commun», précise-t-il.
Tolérance soufi et riche tradition des chants chrétiens
C'est d'ailleurs à l'aube de la Renaissance, au XIIIe siècle, qu'est fondée la confrérie des derviches par le poète et philosophe mystique Mewlâna Rumî. Le soufisme est à la fois une religion, une philosophie et un art. Son message, concentré dans cette phrase: «Viens, viens, viens, qui que tu sois, infidèle, idolâtre ou païen», en est un d'amour universel et de tolérance totale. «Dans la philosophie soufi, il y a cette espèce d'audace à laquelle on n'est pas habitué dans la littérature classique de l'islam», souligne le directeur du FMA, qui rappelle les paroles du grand soufi Ibn Arabi. «Contemple dans ton propre coeur toutes les sciences des prophètes sans livres, sans professeurs, sans maîtres.»
Axée sur l'idée de maîtrise du corps, tant spirituelle que physique, la formation des derviches commence généralement à un très bas âge, à cinq ou six ans. «Moi, j'ai vu des enfants tourner pendant deux heures, s'exclame M. Nakhlé. On leur enseigne les méthodes de purification de l'âme, ce qui rapproche l'école soufi des Chinois et des Indiens.»
Les chants grégoriens remontent quant à eux à la chute de l'Empire romain, vers 476, qui voit se renforcer la chrétienté. Les chants, qui font partie de la liturgie chrétienne avec les prières et les textes sacrés -- on les appelait d'ailleurs la Bible chantée --, étaient adaptés à la culture de chaque peuple.
Mais le pape Grégoire (590-604) les unifiera tous pour leur donner la forme psalmodiée qu'on leur connaît et que des missionnaires se sont chargés d'enseigner. Les chants grégoriens requièrent aussi une formation musicale exigeante. D'ailleurs, tous les chanteurs de la Schola Saint-Grégoire sont d'abord des musiciens accomplis.
L'harmonie des écarts
Les deux esthétiques fondamentalement opposées, porteuses d'une histoire distincte, ne forment certes pas un tout homogène et harmonieux. Justement: «Notre objectif n'est pas de montrer juste des accords et des harmonies, précise M. Nakhlé. Il est plutôt question d'insister sur la différence entre ces voix. D'ailleurs, égalité et musique ne font pas toujours bon ménage. Ce sont les écarts et les variations qui font s'exalter l'auditeur. Notre objectif est de puiser dans cet immense champ de possibilités que nous propose la variation ou l'inégalité entre la voix ou la méthode soufi et le chant grégorien.»
Cet éloge de la différence a parfois imposé sa loi à la construction du spectacle, comme cette scène où, faute de terrain de rencontre, les chants grégoriens ont dû céder toute la place à l'art soufi. «La plupart du temps, l'harmonie dans les écarts est vraiment splendide, mais à certains moments, la tradition soufi suit le rythme plus accéléré et joyeux de l'extase et ça ne laisse plus de place aux grégoriens... mais ils reviennent à la fin», rassure Joseph Nakhlé, qui a suivi de près le dialogue entre le directeur de la Schola, Jean-Pierre Noiseux, et la compagnie syrienne.
Cela dit, les deux arts convergent vers le même objectif, l'épanouissement spirituel de l'homme, pour se rapprocher de Dieu. Autre parallèle indubitable qui est au fondement de leur esthétique: la puissance du chant, de sa musique, et sa prépondérance sur le verbe. «Dans les deux écoles, c'est le chant musical qui donne la substance à la prière, ce n'est pas le texte comme tel, précise le directeur du FMA. La musique est une prière en soi. Il ne s'agit pas d'un ornement, d'un accompagnement du récit. Ça montre quelque part que la musique est beaucoup plus ancienne et ancrée en nous que la parole.»
Joseph Nakhlé est visiblement heureux de son aventure artistique, perçue de prime abord comme impossible par plusieurs, dont le directeur de la Schola, Jean-Pierre Noiseux. Mais aujourd'hui, M. Noiseux serait le premier à reprendre les mots du directeur du FMA: «La rencontre engendre une esthétique qui transcende les deux voix, les deux sacrés.» Si les dirigeants du monde étaient un peu plus à l'écoute de l'art...
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Le Cercle de l'extase, de la Schola Saint-Grégoire de Montréal et des derviches tourneurs d'Alep (Syrie), le 9 novembre au Théâtre Saint-Denis, supplémentaire le 10 novembre.

