Détenu et torturé en Syrie - Le cri de Maher Arar ébranle Ottawa

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Hélène Buzzetti
Édition du mercredi 05 novembre 2003

Mots clés :

Une enquête publique s'impose, conclut le comité des Affaires étrangères

Maher Arar était accompagné de son épouse, Monia Mazigh, lorsqu'il a rencontré la presse à Ottawa hier. Il a livré un témoignage poignant sur son année de détention en Syrie, au cours de laquelle il a subi la torture.

Photo: Agence Reuters

Ottawa -- Les cauchemars ne surgissent pas que pendant le sommeil. Maher Arar, ce Canadien d'origine syrienne expulsé par les États-Unis vers la Syrie, en a vécu un, horrible, pendant une année, cauchemar qu'il a accepté pour la première fois hier de partager avec le public. Les députés fédéraux ont-ils été touchés par le récit? Chose certaine, les députés, à majorité libéraux, siégeant au comité des Affaires étrangères ont défié le mot d'ordre du ministre Bill Graham en demandant à leur gouvernement de tenir une enquête publique indépendante sur toute cette affaire.

«J'utilisais mes Air miles pour voyager. C'est pour cela que le meilleur vol que j'ai pu trouver passait par Zurich, New York, puis Montréal», a raconté Maher Arar en conférence de presse hier.

«Je suis arrivé à New York le 26 septembre 2002 à 14h. J'avais deux heures d'attente avant ma correspondance pour Montréal. C'est là que mon cauchemar a commencé.» À plusieurs reprises, M. Arar a dû interrompre son récit pour reprendre le contrôle. Son épouse, Monia Mazigh, était à ses côtés pour lui prendre la main dans les moments les plus pénibles.

Il est difficile de rester insensible au récit horrifiant de M. Arar. D'abord, il a confirmé qu'il avait été torturé sans relâche pendant 10 jours par les autorités syriennes. On lui a infligé des coups de câbles dégainés sur les paumes (et parfois les poignets), les hanches et le bas du dos, et on l'a placé dans un pneu d'automobile. Il a perdu 40 livres. «Quand ils me battaient avec les câbles, ma peau devenait bleue et le restait deux ou trois semaines, mais je ne saignais pas.»

La plus longue séance de sévices aurait duré environ 18 heures. Mais le pire, raconte l'homme, était les moments de répit accordés entre deux séances de torture. On le laissait alors dans une pièce d'où il pouvait entendre les cris des autres personnes en train d'être torturées à leur tour. «C'était la pire partie de mon emprisonnement, d'entendre tous ces gens crier. Je me souviens que mon coeur voulait me sortir de la poitrine.»

M. Arar dit avoir été enfermé dans un caveau sans lumière d'à peine trois pieds de large par six pieds de long et sept pieds de haut. Seule une petite grille au plafond lui procurait un éclairage indirect. Mais cet «extra» comportait un inconvénient: des rats et des chats se promenaient sur la grille et urinaient parfois dans la cellule de M. Arar. «Il y avait deux couvertures, deux assiettes et deux bouteilles: une pour l'eau et une pour uriner la nuit. Je suis resté 10 mois et 10 jours dans ce tombeau.»

Craignant toujours la torture, il dit avoir signé plusieurs fausses confessions dans lesquelles il reconnaît s'être rendu en Afghanistan. Il dit aujourd'hui qu'il n'est jamais allé dans ce pays et qu'il n'en a même jamais eu le désir. «On m'a demandé d'écrire ce qu'on me dictait. Si je protestais, on me battait et on me menaçait avec le pneu. J'ai été forcé d'écrire que je suis allé dans un camp d'entraînement en Afghanistan. On me l'a fait signer et on a apposé mes empreintes digitales sur la dernière page. [...] J'aurais dit n'importe quoi pour éviter la torture.»

Aujourd'hui âgé de 33 ans, M. Arar a quitté la Syrie à l'âge de 17 ans. Il revenait d'un voyage en Tunisie en septembre 2002 lorsqu'il a été intercepté à New York, interrogé puis expulsé vers la Syrie où il a été incarcéré pendant un an. Les autorités américaines refusent encore et toujours d'expliquer pourquoi ils ont expulsé une personne voyageant avec un passeport canadien vers la Syrie.

Rôle des États-Unis et du Canada

Maher Arar n'a pas tracé un joli portrait du rôle qu'ont joué les autorités américaines dans toute cette étrange histoire. Ce n'est que sept jours après son arrestation à l'aéroport qu'on lui a permis de téléphoner à sa belle-mère. Le premier jour, il a été interrogé jusqu'à minuit. Maher Arar a demandé un avocat, mais on le lui a refusé «parce que je n'étais pas un citoyen américain», raconte-t-il. «Ils m'ont dit que j'étais d'intérêt spécial.» Il a été enchaîné. Le lendemain matin, les questions ont repris de plus belle pendant huit heures, sur Ben Laden, la Palestine, l'Irak, la mosquée où il priait à Ottawa, etc. On lui a demandé d'accepter volontairement d'être expulsé vers la Syrie, ce qu'il a refusé. Ce n'est qu'à 18h ce soir-là qu'on lui a servi à manger pour la première fois: du McDonald's. On l'a fouillé, on l'a habillé d'un costume orange de prisonnier et on l'a vacciné. «Ils ne voulaient pas me dire ce que c'était.» Puis, il a été placé dans une cellule.

Le récit de M. Arar confirme aussi que les autorités canadiennes avaient communiqué des informations à leurs vis-à-vis américains, car de l'information «tellement personnelle» s'est retrouvée en leur possession. Les Américains avaient en effet une copie de son bail datant de 1997, lorsqu'il avait déménagé de Montréal à Ottawa! «C'était de l'information si personnelle que je pensais qu'elle ne pouvait venir que des autorités canadiennes.»

Ce bail intéressait les Américains car le témoin qui l'avait signé était un certain Abdullah Almalki, un autre Canadien d'origine syrienne emprisonné en Syrie depuis quatre mois à l'époque. M. Almalki est toujours en Syrie à l'heure actuelle et aurait subi les mêmes traitements que M. Arar. Ce dernier a confirmé l'avoir croisé en prison.

M. Arar connaissait le frère d'Abdullah, Nazih, qui était son partenaire d'affaires dans deux entreprises à Ottawa et à Hull. Les enquêtes sur Arar et Almalki semblent être liées. En janvier 2002, la famille Arar avait reçu à Ottawa la visite de deux agents de la GRC affectés à la sécurité nationale. Les mêmes agents se seraient aussi rendus chez M. Almalki à la même époque. «Ils ont confisqué son ordinateur, des papiers et même toutes ses photos personnelles. On n'a presque plus de photos de lui», explique son frère Yussef, contacté hier par Le Devoir. Selon Yussef Almalki, les autorités canadiennes reprochaient à son frère «d'avoir vendu des ordinateurs à une compagnie, qui les aurait vendus à une autre compagnie, qui les aurait vendus à une autre compagnie, qui les aurait vendus à un groupe terroriste». Selon lui, son frère n'est jamais allé en Afghanistan.

Adbullah Almalki a été arrêté dans un aéroport syrien en mai 2002 alors qu'il rendait visite à ses parents. Il aurait été interrogé à propos de Maher Arar à ce moment, a appris M. Arar lorsqu'il l'a croisé en prison. Maher Arar a été expulsé vers la Syrie cinq mois plus tard. Aucune accusation n'a encore été portée contre Almalki. Détenteur lui aussi de la double nationalité, il n'a pas droit aux visites de l'agent consulaire canadien, les Syriens le considérant uniquement comme un Syrien.

Enquête publique et indépendante

M. Arar a répété à plusieurs reprises hier qu'il souhaitait la tenue d'une enquête publique et indépendante pour blanchir son nom et faire toute la lumière dans ce qui s'est produit. Le ministre des Affaires étrangères, Bill Graham, n'en voit pas l'utilité puisque ce n'est pas une panacée.

«Si vous pensez qu'avec ce processus vous pourrez entrer dans la tête des autorités américaines et apprendre qui a pris quelle décision et sur quelle base..., a-t-il dit aux députés siégeant au comité des Affaires étrangères. Je dirais que ce n'est pas important quel processus vous choisissez: même la Cour suprême du Canada ne pourrait pas émettre des assignations qui forceraient un pays étranger à envoyer ses bureaucrates devant nous pour nous dire quelles décisions ils ont prises. Ils sont un pays souverain.»

La Commission des plaintes du public contre la GRC a entrepris une enquête, et M. Graham a demandé qu'on laisse ce processus suivre son cours avant d'en entreprendre un autre. C’est aussi l’avis du premier ministre Jean Chrétien, qui a rejeté la requête de M. Arar.
Qu'à cela ne tienne, les députés ont adopté une motion réclamant la tenue immédiate d'une enquête publique indépendante. Tous les députés de l'opposition présents de même que trois des six députés libéraux ont voté pour. «Ça n'a pas de portée réelle, a reconnu le président du comité, le libéral Bernard Patry. Mais ç'a une portée morale.»

Le ministre Graham a parlé avec l'ambassadeur syrien en poste à Ottawa hier en fin de journée. Il lui aurait demandé de «procéder immédiatement à l'examen des renseignements concernant la détention de M. Arar ainsi que des autres Canadiens emprisonnés en Syrie».
Par ailleurs, le Canadien William Sampson, emprisonné durant 31 mois en Arabie Saoudite, viendra au pays demain pour dire à un comité des Communes que le gouvernement fédéral contribue à la torture de ses citoyens à l’étranger.
Des sources affirment que M. Sampson, qui vit en Angleterre, a décidé de témoigner devant le comité des Affaires étrangères la même semaine où Maher Arar a raconté publiquement les tortures qu’il a subies en Syrie.
Avec la Presse canadienne


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saturation - par marco gagnon (kleist7711@yahoo.ca)
Le dimanche 04 novembre 2007 04:00

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