Les géants de la pilule s'inquiètent

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Alec Castonguay
Édition du lundi 03 novembre 2003

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Beaucoup de pilules et autant de questions: comment renflouer les coffres et payer les grosses factures.

Photo: Le Devoir

Plusieurs multinationales pharmaceutiques font face à un défi de taille actuellement: trouver des médicaments à succès. Les molécules prometteuses sont encore loin des pharmacies, et les entreprises doivent trouver un moyen de sortir de ce creux de vague. Pendant que Merck licencie du personnel, AstraZeneca soulève la controverse avec un nouveau produit. Et une odeur de fusions flotte dans l'air.

Les discussions de couloir se multiplient entre les murs des entreprises pharmaceutiques. On s'inquiète. C'est le creux de vague pour plusieurs géants de la pilule. Les succès commerciaux, qu'on appelle blockbuster en raison de leurs ventes astronomiques d'au moins un milliard par année, se font plus rares. Les brevets tombent et les revenus menacent d'emprunter le même chemin.

Les étoiles boursières que sont devenues les pharmaceutiques depuis une quinzaine d'années commencent à pâlir aux yeux des investisseurs. Depuis 12 mois, le Dow Jones a progressé de 14,5 %, alors que les actions de l'industrie pharmaceutique montaient d'à peine 4 %. C'est loin de la moyenne de 17 % enregistrée entre 1998 et 2001.

Les investisseurs sont toujours sur leurs gardes quand le brevet d'un blockbuster, généralement valide pour une dizaine d'années de vie active, expire dans les gros marchés que sont l'Europe et les États-Unis. Il faut d'autres succès pour prendre la relève et renflouer les coffres, question de payer les grosses factures que la recherche et développement engendrent. Selon l'université américaine Tufts, il en coûte 800 millions de dollars US pour développer un médicament. Malgré des dépenses élevées, seulement une molécule sur 10 se rendra en pharmacie.

«On ne découvre pas des produits miracles tous les ans, explique Jean Lachaîne, spécialiste en pharmaco-économie à la faculté de Pharmacie de l'Université de Montréal. C'est un cycle qui contient des temps morts. Ç'a toujours été le cas. Mais c'est sûr qu'il faut que les entreprises trouvent un moyen de compenser. Il faut payer la recherche tout de suite, même si les profits viennent plus tard.»

Fait plutôt rare, cette situation touche plusieurs entreprises en même temps. Schering a subi ses premières pertes financières en 33 ans au dernier trimestre, soit 265 millions US. Abbott compte sur l'acquisition de Knoll Pharmaceutical en 2001 pour régénérer ses réserves de molécules, particulièrement basses. Son président a d'ailleurs invité les actionnaires à la patience. Même scénario chez Bristol-Myers Squibb, où l'on entrevoit une année difficile avec le repositionnement de certains produits. Shire se concentre désormais sur les molécules prêtes à être commercialisées, économisant du même coup sur la recherche.

Réagir pour ne pas sombrer

Merck and Co., troisième compagnie pharmaceutique au monde et maison mère de la canadienne Merck Frosst, a décidé de sabrer dans son personnel pour compenser des résultats décevants au dernier trimestre. «On n'a aucun contrôle sur quand un produit va être prêt pour la vente, explique Vincent Lamoureux, chef, relations avec les médias chez Merck Frosst. Il faut s'assurer d'avoir toujours assez de médicaments pour générer des revenus, mais quand ce n'est pas le cas, il faut faire quelque chose. Merck a décidé de couper dans ses frais fixes, notamment sa masse salariale.» Résultat: plus de 4400 employés dans le monde vont perdre leur emploi, dont 100 à 200 à Montréal.

Autre façon de s'en sortir, plus controversée par contre: créer de toutes pièces un blockbuster qui n'aurait pas vu le jour si le pipeline n'était pas aussi à sec. On met alors en marché un médicament qui ressemble énormément à un blockbuster précédent, mais avec quelques caractéristiques supplémentaires. Parfois très minces. C'est ce que le milieu nomme des Me-Too.

AstraZeneca a récemment soulevé un débat en mettant au monde le Nexium, un médicament pour les problèmes d'estomac, successeur du Losec, le produit-vedette de la multinationale. Le Losec a littéralement révolutionné la gamme des médicaments gastro-intestinaux. Il a aussi permis à AstraZeneca d'entrer dans les ligues majeures des pharmaceutiques. En 2000, le Losec a généré des ventes de près de six milliards US, soit 40 % des revenus totaux de l'entreprise.

En 2001, le brevet est tombé pour le marché américain. Le Losec a donc commencé à être copié par des compagnies de médicaments génériques, qui vendent l'équivalent pour bien moins cher. Cette année, c'est l'Europe qui voit le Losec disparaître. Le Canada et les autres marchés suivront.

Pour compenser, AstraZeneca produit le Nexium. S'ouvre immédiatement un débat virulent aux États-Unis. La Food and Drug Administration (FDA), organisme américain chargé d'approuver la sécurité des produits, annonce que le Nexium n'est que 3 % plus efficace que son prédécesseur, aujourd'hui disponible à faible coût.

Est-il nécessaire? Pourquoi payer plus cher pour un médicament à peine meilleur? La première attaque est venue de Tom Scully, le responsable américain des programmes Medicare et Medicaid. Dans une conférence au mois d'août dernier, quelque temps après la sortie de Nexium aux États-Unis, il déclarait à des médecins lors d'un congrès: «Vous devriez être embarrassés de prescrire le Nexium! C'est le même produit que le Losec, il a les mêmes effets. C'est faire de l'argent sur le dos des systèmes de santé!»

Chez AstraZeneca, on soutient que des millions de personnes utilisent des médicaments pour les problèmes gastriques, et que 3 %, ça peut faire une différence pour beaucoup de monde. Le directeur général de la multinationale, Tom McKillop a toutefois reconnu à la dernière assemblée générale que la compagnie était «dans une phase de transition», mais que les nouveaux produits, comme le Nexium, allaient maintenir le navire à flot. L'entreprise pense pouvoir aller chercher des ventes annuelles de deux à trois milliards avec ce produit. Le Nexium est vendu au Québec et remboursé par le gouvernement.

Fusions en vue

Ce ne sont pas toutes les compagnies pharmaceutiques qui prennent le chemin des Me-too pour conserver leurs revenus. Selon plusieurs observateurs, il faut plutôt s'attendre à voir une multiplication des fusions dans les années à venir. Le dernier creux de vague, combiné à des capitalisations boursières considérables, au milieu des années 90, avait provoqué une dizaine de fusions gigantesques. Ainsi, on va chercher le pipeline bien garni de certains et l'on assure la croissance des ventes.

Cette fois, les regards pourraient bien se tourner vers les firmes biotechnologiques. «Il n'y a pas encore eu beaucoup d'achats d'entreprises biotechnologiques par des pharmaceutiques, souligne Vincent Lamoureux, de Merck Frosst. Mais on va en voir de plus en plus. Il y a déjà plusieurs ententes de partenariats. C'est encouragé dans le milieu et le Canada ne fait pas exception. C'est normal, puisque la force des biotechnologies, c'est la recherche, alors que les compagnies pharmaceutiques, c'est la commercialisation. C'est une façon de faire le pont quand les difficultés surviennent.»

Au rendez-vous Bio-Europe 2003, qui se tiendra à la mi-novembre en Allemagne, les organisateurs prévoient qu'il y aura 2500 réunions en vue de partenariats ou de fusions éventuelles. Reste à voir si ce vent d'acquisitions touchera le Québec. Et avec quelle ampleur.


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