Opinion

Vitrine du disque - Du triste destin de Ringo Rinfret

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Sylvain Cormier , Fabien Deglise , Christophe Huss
Édition du samedi 01 et du dimanche 02 novembre 2003

Mots clés :

Déjà, le cahier-souvenir du Festival rétro de Saint-Hyacinthe annonçait en août la couleur: Ringo Rinfret était au programme. Pas Bruno Landry, humoriste, reprenant son personnage de chanteur kétaine du temps de RBO. Ringo Rinfret tout court. Comme s'il n'était plus nécessaire de distinguer le second degré du premier, en ces jours de confusion extrême où une Michèle Richard chante Ozzy Osbourne dans un spectacle des Porn Flakes (vrai comme tel: c'était au Soda la semaine dernière), Ringo Rinfret se met donc à exister tel qu'en lui-même. Hors du contexte parodique des émissions, disques et spectacles du groupe, le personnage s'offre ainsi à qui en veut, ceux qui «pognent la joke» comme ceux à qui elle échappe. Pas grave, puisque ça relance une carrière en perte de vitesse et que ça vaut toujours les jeux-questionnaires. Faut vivre. Faute de réunion de RBO, Bruno Landry s'est donc réuni tout seul.

Ou presque. D'autres ex-RBO se sont dévoués, et les moments de drôlerie non télégraphiée de l'album correspondent le plus souvent à ces complicités retrouvées: Yves Pelletier en Dieudonné Bonbaisersdejésus, animateur haïtien de Radio-Vaudou, présentant Ringo, c'est du pur RBO. Pissant. Autrement, malgré le concours d'un Stefie Shock le temps d'un Fredonne et grouille plus disco que nature, et malgré quelques trouvailles bienvenues (la séance de scat dans Le jazz m'aime, les aphorismes dans Réfléchissons avec Ringo), cet album n'est jamais qu'une resucée. Le personnage avait vécu, et ses apparitions dans les DVD de RBO en donnaient plus que l'essentiel. Retrouver Ringo ainsi affadi est franchement désolant: imaginez Claude Blanchard redevenant Nestor à plein temps. Que Bruno Landry sache ceci: le clown n'est plus et les fans sont tristes. De grâce, suivez le conseil de Ringo Rinfret et n'achetez pas ce disque.

Sylvain Cormier

KATAK

Florent Vollant

D7 (Dep)

C'est quoi, mon problème? Il y a sur ce disque de facture extraordinairement soignée tout ce que je veux d'un album folk-rock made in America (l'Amérique dont fait partie le Québec, s'entend): des guitares partout, jouées par les meilleurs pickers et solistes locaux (Rick Haworth, Réjean Bouchard, Jeff Smallwood, Ray Bonneville, Gilles Sioui, Michel Dagenais), des choeurs d'une infinie beauté (avec Richard Séguin, Luce Dufault, Marc Déry, on ne peut pas être plus en voiture), des mélodies qui coulent aussi naturellement que le sang dans les veines (heureuses, elles le sont toutes), des arrangements d'un goût aussi sûr que ceux d'un Daniel Lanois quand il travaille avec une Emmylou Harris (le compliment n'est pas mince: bravo à Toby Gendron), et ainsi de suite. Rien que des qualités.

Pourtant, pourtant, je me lasse. Je n'endure pas longtemps. Et je sais pourquoi et ça me gêne de l'écrire: c'est la langue innue. M'égratigne l'oreille. Ça n'a rien à voir avec la valeur des textes: je ne trouve pas les phonèmes innus agréables, voilà tout. C'était pareil avec le très beau disque Je marche à toi de Chloé Sainte-Marie. Les inflexions innues me grattent le pavillon, me gâchent l'harmonie de l'ensemble. J'aime mieux, cent fois mieux sur ce Katak trilingue le français de Grains de nacre, l'anglais de Call Of The Moose, tellement que c'en est suspect. Remarquez, je ne tolère pas plus longtemps Gianmaria Testa, tout bêtement parce que c'est en italien. Ni Cheb Mami, parce que c'est en arabe. Chacun ses ornières: les miennes sont linguistiques. En toute probabilité, ce n'est pas votre problème: profitez-en, cet album est à la fois exquis, chaleureux, et en prise directe avec la terre. L'un des meilleurs de l'année, dois-je convenir. À mon corps défendant.

S. C.

***

ÉLECTRONIQUE

La vie privée de Zorg

Zorg

(Delphinemusik-Select)

Le sobriquet résonne comme un borborygme. Mais les apparences sont parfois trompeuses. Zorg, que l'état civil français ne reconnaît que sous le nom de Bruno Schmitt, en témoigne avec cette intrigante Vie privée qui, en deux chapitres, vient apporter un petit vent de fraîcheur sur la scène électro du moment. Tout en rêverie et en mélodies éthérées qui invitent au voyage.

Difficile de s'attendre à autre chose d'ailleurs. Car l'homme n'a pas puisé ce surnom, qui l'accompagne depuis ses débuts au coeur de l'univers des sonorités binaires, dans un épisode de Goldorak et sa terrible violence enfantine sous-jacente. Mais plutôt dans un de ses films-cultes, avoue-t-il, 37°2 le matin, de Jean-Jacques Beneix, où Jean-Hugues Anglade était baptisé ainsi bien avant lui.

Ceci explique cela et l'ensemble de l'oeuvre par la même occasion, qui dès les premières notes et les premiers ronflements de violoncelle d'Homecoming nous plonge immanquablement dans un monde agréable à explorer. Un monde où le côté redondant et éculé de l'électro a été mis de côté pour créer une ambiance lounge avec strates downtempo tout en subtilité et en images.

Zorg l'avoue: deux ans de travail plus tard dans le fin fond de son Alsace, il rêvait d'un premier album où chaque morceau pourrait retranscrire des décors confinés ou des perspectives cinématographiques dans la tête des gens. Avec un succès probant, la part de cinéma traversant l'exercice sonore d'un bout à l'autre. Sans entracte.

Les décors y sont personnels -- les salles en boiserie vieillotte du Metropolitan Museum de New York, la neige tombant sur un lac gelé... -- tout comme d'ailleurs les acteurs que l'on y croise --Cocteau Twins, DJ Cam, Snooze, ou encore Debussy dépoussiéré par Art of Noise. Un délice en deux tons qui, dans La Vie remixée de Zorg (le deuxième chapitre), prend soudainement une forme plus rythmée sous les échantillonneurs de Crazy Penis -- ça ne s'invente pas! --, Lemongrass ou encore Monsieur Charles Doo, des DJ européens invités à relire l'intimité de Zorg. Et on en redemande déjà.

Fabien Deglise

***

Classique

WHITE-LEMIEUX: LE CHOC VIVALDI

Matthew White (alto masculin), Arion, direction: Monica Huggett.

early-music.com EMCCD-7757.

VIVALDI: STABAT MATER

Marie-Nicole Lemieux (contralto), Tafelmusik, direction: Jeanne

Lamon. Analekta FL2 3171.

Deux artistes québécois, de naissance (Lemieux) ou d'adoption (White), deux labels québécois et la même tête d'affiche, le fameux Stabat Mater de Vivaldi, dans deux CD qui paraissent à moins d'un mois d'écart : voilà un choc inattendu et inédit dans l'histoire du disque au Québec.

Alors, alto masculin ou contralto féminine dans le Stabat Mater? Si, depuis 20 ans, les hommes (James Bowman, Michael Chance, Gérard Lesne, Andreas Scholl en tête) se sont accaparés l'oeuvre, celle-ci sied, à mon avis, encore davantage à une femme (versions majeures: l'historique Aafje Heynis, Nathalie Stutzmann et Sara Mingardo plus récemment). Mais le choix ici ne reposera pas tant sur les timbres (les deux chanteurs livrent des prestations exceptionnelles) que sur les interprétations que l'on ne peut imaginer plus diamétralement opposées.

Le tandem Lemieux-Lamon incarne un Stabat Mater uniment éploré et doloriste, très traditionnel. Dans des teintes sombres, l'heure est à l'abattement. Le duo White-Huggett adopte, au contraire, un parti pris très osé, qui sur des tempi nettement plus vifs et avec des accents plus rugueux, laisse entrevoir, au delà de la douleur, que le sacrifice du Christ n'est pas vain et représente un espoir universel. Si tant de radicalité peut choquer de prime abord face au Stabat Mater si évidemment beau et juste, mais un peu inerte, de Lemieux, je me suis davantage nourri, lors de réécoutes, du disque impérieux de Matthew White.

Le reste du programme ne se recoupe heureusement pas. Le CD Maria Madre di Dio (titre mal reproduit au verso du boîtier) de l'ensemble Arion est construit autour de musiques mariales de Vivaldi, Haendel et Alessandro Scarlatti et implique, dans toutes les autres oeuvres, la participation de la soprano française Agnès Mellon, star de la scène baroque des années 80. Le disque Analekta, consacré à Vivaldi et Domenico Scarlatti, alterne judicieusement des oeuvres vocales (outre le Stabat Mater de Vivaldi on trouve le Salve Regina de D. Scarlatti) et instrumentales.

Pour compliquer la situation et le choix, je dois avouer que le reste du programme du CD Analekta m'enthousiasme davantage. Les oeuvres instrumentales équilibrent idéalement mordant et poésie et le Salve Regina de Domenico Scarlatti, en fait le temps fort du disque, émeut par ses coloris gorgés de sève et ses envolées de lumière. Dans le disque d'Arion, mené avec poigne et inventivité par Monica Huggett et révélant un autre superbe Salve Regina, celui, pour duo, d'Alessandro Scarlatti, je ne suis pas un fan de cet espèce de petit souffle qui semble souvent empêcher la voix d'Agnes Mellon de se projetter à 100%. Mais c'est là, largement, affaire de goût.

Christophe Huss

BACH: LES SUITES ANGLAISES

Angela Hewitt (piano).

Hyperion 2 CD CDA 67451/2 (distribution: SRI)

La pianiste canadienne Angela Hewitt a, depuis sa victoire au Concours international de piano Bach de Toronto en 1985, été associée à l'oeuvre de Jean-Sébastien Bach. C'est en 1994 qu'elle a entamé pour le label anglais Hyperion l'enregistrement des pièces majeures que Bach écrivit pour le clavier.

Ce cycle, qui touche bientôt à sa fin, nous a valu des interprétations raffinées, d'une grande beauté sonore. Plutôt que d'interprétations, j'aimerais parler d'«illustrations musicales», tant Angela Hewitt se retranche derrière l'oeuvre pour laisser parler la partition. Il serait pourtant malvenu d'évoquer quelque neutralité, car le résultat est le fruit d'une vraie science du clavier et d'une connaissance intime et mûrie de l'oeuvre, comme en témoigne la 6e Suite, qui ouvre infiniment plus d'horizons ici qu'en 1985 (récital Bach-Hewitt chez DG).

En regard des deux grandes intégrales modernes des Suites anglaises, on dira que si Perahia (Sony) projette les Suites dans un univers classique (Haydn, Mozart) et Robert Levin (Haenssler) les ancre rhétoriquement dans leur époque, Angela Hewitt les expose dans une sorte de pureté intemporelle. Évidemment, on est à mille lieues des visions pianistiques hallucinées d'Ivo Pogorelich (DG, Suites n° 2 et 3 uniquement) dans l'un des plus grands disques de piano de tous les temps.

C. H.


Vos réactions


Aucun commentaire ... soyez le premier !

Réagissez à ce texte


 

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Haut de la page

Vous avez le statut de visiteur
Identifiez-vous


Recherchez dans le site

Recherche rapide dans Le Devoir.com