Danse - La matrice et le cheval
Mots clés : saetta
Avec Saetta, la chorégraphe Isabelle Van Grimde poursuit son cycle de création sur les rapports entre la danse et la musique, cette fois avec la compositrice française Marie-Hélène Fournier.
Il faut dire que l'artiste a trouvé un filon riche d'inspiration. Depuis 1998, elle explore les rapports entre danse et musique, multipliant les processus, les approches et, surtout, les rencontres. «J'ai un besoin de travailler avec d'autres artistes», précise celle qui a toujours favorisé les croisements artistiques, tantôt avec le cinéma, tantôt avec les arts visuels. Un cycle de chorégraphies-concerts s'est amorcé avec Trois vues d'un secret (2000) et Erosio (2002), voire avec May All Your Storms Be Weathered (1998).
Un mariage naturel
«C'était intéressant pour moi de travailler avec des compositeurs parce qu'ils oeuvrent totalement dans l'abstraction et que ç'a correspondu à une période où j'ai décidé de faire ça moi aussi.» Après Par la peau du coeur (1994), elle délaissait la dramaturgie dans la danse pour se concentrer sur le corps. La chorégraphe cherchait à abolir la dichotomie, fréquente en danse et gênante selon elle, entre les idées et les chorégraphies qui en découlent. «J'ai décidé de partir de choses très concrètes qui sont déjà là, que je peux voir: le corps, l'espace, le temps, et de créer du sens à partir de ça. Or, la musique rend le temps tangible, surtout si les musiciens sont sur scène».
Après avoir travaillé avec la musique actuelle de Michel Frigon dans Erosio, elle revient à la musique contemporaine pour Saetta. Elle se fait complice de la compositrice française Marie-Hélène Fournier, dont la méthode de travail, axée sur le geste du musicien, influence son processus de création. «Je suis allée à Paris filmer les musiciens et j'ai ramené ça aux danseurs, raconte-t-elle. Marie-Hélène travaille aussi par matrices, elle part de noyaux qu'elle développe comme en rond. Donc, j'ai décidé de travailler comme ça.»
De l'architecture de la ligne, propre à la musique de Michel Frigon, elle passe à une composition plus organique basée sur un motif gestuel que le danseur complexifie. Pour créer le mouvement, la chorégraphe recourt donc moins au modelage des corps des danseurs qu'à leur capacité à enrichir la matrice initiale. La beauté sculpturale de la danse de Van Grimde, évoquée surtout dans le travail du torse et des bras, se double d'une rondeur sensuelle, déjà présente dans Erosio.
La figure du sagittaire
«À partir d'Erosio, je me suis remise au travail des jambes, rapporte-t-elle. Et je me suis rendu compte que l'image qui me revenait tout le temps, c'était celle de chevaux sauvages. J'ai voulu comprendre pourquoi ça m'obsédait, donc j'ai fait toute une recherche sur la symbolique du cheval, l'une des plus puissantes dans l'imaginaire humain. Ce sont ces images un peu primitives, à la fois très stylisées et très charnelles, qu'on retrouve déjà dans les peintures rupestres de la préhistoire.»
Saetta, qui signifie flèche en italien mais dont la racine latine renvoie à la figure du sagittaire, résume à lui seul l'essence profonde du travail chorégraphique d'Isabelle Van Grimde: ses lignes précises, abstraites, mais totalement incarnées, pulsionnelles. Cette image du cheval a même guidé son choix d'interprètes. Elle traquait les qualités de «pur-sang» (dont elle tient toutefois à évacuer le sens galvaudé par l'histoire) pour atteindre cette grâce instinctive et cette puissance fragile propre aux chevaux sauvages. Elle ne tarit d'ailleurs pas d'éloge à l'égard de ses danseurs, Erin Alexis Flynn, Robert Meilleur, Brianna Lombardo et Chanti Wadge, qui ont permis la naissance de la pièce la plus fougueuse de la chorégraphe. «C'est une équipe exceptionnelle. C'est une pièce très exigeante à danser. C'est dansé de A à Z et c'est très complexe comme vocabulaire.»
Les musiciens, le pianiste Yukari Bertocchi-Hamada et le violoncelliste Alexis Descharmes, ont aussi été choisis méticuleusement par Marie-Hélène Fournier. «Il faut une souplesse de leur part, souligne la chorégraphe. Il y a tout un phénomène de tissage de points de repère entre les danseurs et les musiciens, de sensibilité, d'écoute et d'adaptation.»
SAETTA
D'Isabelle Van Grimde
(Van Grimde Corps Secret)
Du 6 au 15 novembre, à l'Agora de la danse

