Opinion

Faut-il fêter les «50 ans» de l'Hexagone ?

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Jean Royer, Ex-directeur littéraire de l'Hexagone (1991-1998)

Édition du mardi 28 octobre 2003

Mots clés : hexagone

Sogides fait de cette maison de littérature générale une simple marque de poésie

En achetant l'Hexagone et VLB Éditeur, en 1990, pour former le Groupe Ville-Marie littérature chez Sogides, Pierre Lespérance avait rassuré tout le monde, tant les subventionnaires que le milieu du livre et les écrivains: il ne changerait jamais la mission éditoriale de chacune des deux maisons. Or, voici qu'aujourd'hui, 50 ans après la fondation de l'Hexagone, Sogides fait de cette grande maison de littérature générale une simple marque de poésie. Dorénavant, tous les romans et essais seront publiés chez VLB Éditeur, au sein du Groupe Ville-Marie Littérature. Est-ce une façon de célébrer les «50 ans» de l'Hexagone en faisant disparaître sa mission littéraire au profit de VLB?

Pourtant, telle qu'établie par Gaston Miron et Alain Horic, l'Hexagone avait conservé sa réputation et son prestige chez Sogides. Quand j'ai dirigé cette maison, de 1991 à 1998, j'ai préservé son exigence littéraire et continué de développer le roman et l'essai à côté de la poésie. En 1998, au moment de mon départ, l'Hexagone avait reçu une subvention globale de 80 000 $ du Conseil des Arts du Canada, comparativement à 40 000 $ pour VLB Éditeur. Ce genre de subvention se fonde sur le chiffre d'affaires, la continuité et la qualité littéraire d'un éditeur. L'Hexagone assumait un leadership littéraire et même financier au sein du Groupe Ville-Marie littérature. Ses auteurs ont d'ailleurs reçu plusieurs prix importants durant cette période et ses poètes devenus prosateurs, tels Jean Charlebois, Denise Desautels et Paul Chanel Malenfant ont rejoint un public lecteur nombreux. Les romans de l'Hexagone avaient du succès en librairie.

L'esprit des fondateurs

Par ailleurs, on ne peut pas parler de retour aux sources pour se justifier de réduire l'Hexagone d'aujourd'hui à deux collections de poésie. Déjà, en 1953, l'esprit des fondateurs était d'établir une maison d'édition de littérature générale, même si la poésie -- et c'est normal pour une jeune littérature -- y prenait la plus grande part au début. Remarquons que, dès 1956, trois ans après la fondation, Miron publiait un essai, Visages d'André Malraux, par André Patry, et, quelques années plus tard, les romans d'Andrée Maillet. Ce cheminement de l'Hexagone sous Miron légitimera ensuite Alain Horic de faire entrer l'Hexagone dans l'ère de l'industrie culturelle, dans les années 1980. L'Hexagone deviendra une grande maison de littérature générale, concurrente des maisons commerciales, avant d'être vendue à Sogides. La valeur de l'Hexagone sur le marché du livre et sa bonne santé financière seront même un argument de vente qui incitera Sogides à s'approprier l'Hexagone.

D'ailleurs, ses fondateurs ont toujours considéré l'Hexagone comme une maison d'édition de littérature générale. Gaston Miron le premier l'a affirmé à plusieurs occasions. Ainsi, dans le catalogue soulignant les 25 ans d'existence de l'Hexagone, en 1978, Miron rappelait que nous avions une littérature «complète», «une activité intellectuelle et littéraire qui se déploie dans tous les genres et investit tous les domaines». Il ajoutait: «Après coup, je pense que c'est ce qui caractérise l'Hexagone comme maison d'édition, et dans ses choix, d'avoir présente à l'esprit une conception historique et globale. Notre catalogue en rend compte. Nous tentons d'illustrer la continuité dans les ruptures nécessaires.»

Un héritage gaspillé

Aujourd'hui, 50 ans plus tard, réduire l'Hexagone à deux collections de poésie, c'est faire fi de toute l'histoire de cette prestigieuse maison et c'est placer sur les tablettes de l'oubli un pan considérable de notre littérature. C'est aussi faire disparaître à moyen et à long terme des centaines de titres importants de nos écrivains, dont à peine quelques dizaines pourront éventuellement trouver place dans la collection de poche «Typo».

Le fait de passer du statut de maison de littérature générale à celui de simple marque de poésie cause un tort considérable à l'Hexagone et à tous les auteurs qui y ont publié depuis 50 ans. En effet, une diminution considérable du chiffre d'affaires entraînera une diminution proportionnelle de la subvention globale et des autres subventions. Le nom de l'Hexagone ne circulera plus que dans les journaux et magazines où l'on daigne commenter la poésie -- et ces lieux ne sont pas nombreux. L'Hexagone a déjà commencé à être absent de la publicité du Groupe Ville-Marie littérature pour les romans et essais, tous publiés chez VLB dorénavant.

Il est permis de se demander aujourd'hui quel sera l'avenir de l'Hexagone comme marque de poésie, et de se poser en même temps la question de la survie du fonds de l'Hexagone. Si l'on n'y publie plus de romans, que vont devenir sur les tablettes les oeuvres de Madeleine Monette, Robert Baillie, Yolande Villemaire, Nicole Brossard, Rober Racine, Émile Martel, Micheline La France, Paul Zumthor, Abla Farhoud et Jean Charlebois? Si on n'y publie plus d'essais, que vont devenir sur les tablettes les oeuvres de Pierre Vadeboncoeur, Pierre Perrault, Jean Marcel, Gérald Godin, Michel van Schendel, Marie-Andrée Beaudet, Paul Chamberland et René Derouin? Ces oeuvres sont évidemment condamnées au pilonnage à plus ou moins brève échéance, faute d'être commercialisées. Car il faut savoir qu'il n'existe plus de catalogue imprimé de l'Hexagone et que le site Web de Sogides ne propose que les nouveautés des dernières années.

Ainsi, on voit bien que Sogides, en réduisant l'Hexagone à une simple marque de poésie, a trahi l'esprit des fondateurs et gaspillé tout un héritage. On est alors en droit de se demander s'il faut vraiment fêter les «50 ans» de l'Hexagone.


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