Camille Laurin ou le Québec sur le divan
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Photo: Jacques Grenier
L'histoire n'a rien d'une anecdote: elle révèle plutôt un nouveau Camille Laurin, constate Jean-Claude Picard, dans la biographie intitulée L'Homme debout et consacrée à «Tête dure», le surnom donné à Laurin.
Plus qu'une législation culturelle, la loi 101 revêt un caractère économique jusqu'ici insoupçonné, soulève le professeur de journalisme de l'Université Laval. Et, plus que le père de la loi 101, poursuit-il, Laurin est le précurseur du Québec inc., l'élément déclencheur de l'émergence de l'entrepreneuriat québécois dans les années 80. Avant même les efforts des Parizeau et Landry, les économistes de l'équipe péquiste.
«C'est un côté qui a été peu exploité au sujet de Camille Laurin. Ce que j'ai découvert, c'est que la loi 101 a une profonde portée économique, qui visait la reconquête économique par les Québécois de leur pays. La philosophie du Québec inc. est contenue dans la Charte de la langue française. Cela en est même l'élément le plus important», lance M. Picard, qui a été courriériste parlementaire au Soleil (1970-1974) et au Devoir (1976-1982). Il avoue lui-même que les années passées à l'Assemblée au moment de l'adoption de la loi 101 ne lui avaient jamais permis de distinguer cette facette de l'oeuvre de Camille Laurin. «J'ai fait une relecture de sa loi et de sa vie», souligne Jean-Luc Picard, en ajoutant que ce majeur de l'histoire du Québec l'a toujours fasciné.
Cinq années de recherche sur Camille Laurin auront permis à Jean-Claude Picard de conclure que ce psychiatre renommé a, ni plus ni moins, couché le Québec francophone sur le divan pour lui faire subir une thérapie-choc, la loi 101, qui lui a permis de s'extirper d'un profond complexe d'infériorité datant de la Conquête et de prendre les commandes de son économie, jusque-là dominée par les anglophones.
«Bien au-delà de l'intégration des immigrants à l'école en français ou de la question largement symbolique de l'affichage en français, il est avant tout préoccupé par la place des francophones dans le monde des affaires et de l'industrie. C'est là qu'il veut principalement agir», explique Jean-Claude Picard dans sa biographie.
À 76 ans, Camille Laurin expliquait que «le but ultime de la Charte de la langue française, c'était que de plus en plus de francophones prennent le pouvoir dans les entreprises, qu'ils en deviennent les cadres et les dirigeants et que l'économie québécoise soit enfin contrôlée par eux». L'«homme debout» de Jean-Claude Picard, c'est donc Camille Laurin lui-même, le politicien déterminé, mais aussi le Québécois à qui le père de la loi 101 a permis de se relever.
Bien que le débat linguistique n'ait ni commencé ni fini avec Camille Laurin, il reste qu'il est parvenu à assurer une meilleure protection à la langue française. À un point tel que plusieurs en viennent à dire qu'il a contribué à faire disparaître les «raisins de la colère», à démontrer aux Québécois qu'il est possible de protéger le français sans pour autant réaliser l'indépendance. Cette thèse est on ne peut plus d'actualité. «L'insécurité linguistique n'habite plus le milieu du travail ou celui du commerce, et le sentiment d'infériorité est rentré dans les livres d'histoire», a affirmé Jean-Herman Guay, professeur de sciences politiques à l'Université de Sherbrooke, lors du conseil national du PQ, le 18 octobre dernier.
Jean-Claude Picard estime que Camille Laurin n'a jamais cru à la thèse selon laquelle la loi 101 a pu miner le discours souverainiste. «S'il avait pensé ça, il aurait choisi la politique du pire, laissé se détériorer la langue en se disant que les Québécois vont se réveiller un jour et accéder à la souveraineté, ce qu'il n'a jamais voulu faire. La langue était le premier électrochoc pour la souveraineté, un préalable, selon Laurin. Mais que cela ait pu contribuer à sécuriser les Québécois, c'est possible», affirme M. Picard.
Lévesque et la langue
René Lévesque ne croyait pas vraiment qu'une législation sur la langue était un préalable nécessaire à la souveraineté. Il ne s'attendait pas, par ailleurs, à ce que Laurin lui soumette une pièce aussi audacieuse que la loi 101 lorsqu'il l'a nommé en 1976 ministre du Développement culturel et responsable du dossier linguistique, afin de «corriger» les erreurs de la loi 22 des libéraux.
«Pour Lévesque, ça le gênait, les questions de la langue. Il était à l'aise dans les deux langues et venait de New Carlisle, mi-anglophone et mi-francophone. Il trouvait que la loi 101 était trop raide, trop coercitive. Il se disait qu'on est un peuple normal, qui n'a pas besoin d'imposer sa langue. Lévesque a bâti toute sa carrière politique pour dire que nous sommes des gens normaux, matures, que nous allions vers la souveraineté. Laurin dit: "Non, nous ne sommes pas matures et normaux." Il faut la langue pour arriver à cette maturité, selon lui. C'est ça qui les opposait foncièrement», explique Jean-Claude Picard. Cependant, note-t-il, Laurin a pu bénéficier de l'appui de Lévesque, un fait trop souvent oublié, selon lui. «Autant la loi 101 n'aurait pas été ce qu'elle a été dans son adoption originelle [des jugements des tribunaux l'ont quelque peu édulcorée au fil des ans] sans l'acharnement et l'entêtement de Camille Laurin, autant elle n'aurait pas pu être ce qu'elle est si Lévesque ne l'avait pas appuyée en définitive», affirme-t-il.
Une oeuvre protéiforme
Réduire le parcours politique de Camille Laurin à cette seule oeuvre est réducteur, prévient Jean-Claude Picard. Camille Laurin, fort de ses atouts en psychanalyse, a joué un rôle de conciliateur au Parti québécois, qui a permis à la jeune formation politique d'acquérir une certaine cohésion dès sa naissance en 1968. Comme membre du conseil exécutif, il a réconcilié les tendances hétéroclites du parti: les anciens libéraux, les indépendantistes de droite et les gauchistes des mouvements sociaux de Montréal. «Tout le monde convient qu'entre 1968 [naissance du PQ], où il est devenu membre de l'exécutif, et 1976, le moment où le PQ a pris le pouvoir, il a joué un rôle majeur dans la construction du parti», affirme M. Picard. En outre, Laurin a participé activement à implanter le parti en région, à bâtir sa crédibilité auprès de l'opinion publique et à convaincre René Lévesque de rester en poste dans ses moments de découragement (même si, ultimement, il a démissionné en 1984 pour contester les positions de Lévesque à la suite du référendum).
Cette capacité d'écoute, propre aux psychanalystes, s'est également manifestée dans son comté de Bourget, à Montréal, où il a été relativement absent, cependant. Les électeurs entraient en colère dans son bureau, pour en sortir quelques minutes plus tard tout sourire. «Et leur problème n'était pas nécessairement réglé. La force de Laurin était l'écoute», note M. Picard.
Si Camille Laurin a aussi apporté une importante politique de développement culturel, dont on connaît encore aujourd'hui les manifestations, avec la SODEC, il a également eu des moments moins glorieux, notamment lors de son passage à la tête du ministère de l'Éducation. Dans un registre plus léger, Laurin était connu à Québec pour ses célèbres moments de distraction. Sortir de l'Assemblée sans son manteau en plein hiver lui arrivait fréquemment. Et les témoins de l'époque se souviennent aussi de «Camomille» et ses longs -- parfois endormants -- discours «politicopsychiatriques».
Car la politique et la psychiatrie font toutes deux partie du personnage. S'il a marqué la politique québécoise, il a carrément bousculé le monde psychiatrique. On lui reconnaît d'ailleurs la paternité de la psychiatrie moderne au Québec. «Quand Laurin décide de devenir psychiatre dans les années 1950, il n'y a rien au Québec. Ça n'existe pas, la psychiatrie. Il n'y a pas de lieu de formation, pas de lieu de développement», raconte Jean-Claude Picard. Comme bon nombre avant lui, Camille Laurin, étudiant brillant, a dû s'exiler à Boston et à Paris pour obtenir une formation en psychiatrie et en psychanalyse.
C'est la première chose à laquelle s'attaque sa réforme, qui a débuté à l'Université de Montréal et à l'Institut Albert-Prévost, où il occupait des postes clés à la fin des années 1950. En outre, il a créé un programme de formation au Québec pour les médecins francophones qui veulent devenir psychiatres.
À une époque où les hôpitaux psychiatriques prennent davantage la forme de prisons surpeuplées, Laurin a écrit une postface marquante pour le livre d'un ex-psychiatrisé intitulé Les Fous crient au secours (1961). Dans les années 60, il a joué un grand rôle dans le débat sociopolitique qui a suivi au sujet de la réforme du traitement de la maladie mentale au Québec. «C'était aussi un champion de la réinsertion sociale des malades mentaux. Il en parlait dans les années 1960, et c'est encore un débat aujourd'hui. C'était un visionnaire», note Jean-Claude Picard. Un visionnaire, certes, mais un visionnaire dérangeant. Laurin a en effet payé le prix de son audace en se faisant peu à peu mettre de côté, ce qui l'a par la suite mené à la politique.
Derrière le psychiatre doué se cache toutefois un cordonnier mal chaussé. Jean-Claude Picard dépeint un père et un mari relativement absent pour ses deux filles, qui ont connu des parcours difficiles, et sa première femme, Rollande Lefebvre, décédée d'une surconsommation d'alcool et de médicaments tout juste avant le référendum de 1980. L'auteur lui-même avoue ne pas être parvenu à trouver les explications «satisfaisantes» au sujet de la vie familiale si difficile d'un homme qui, pourtant, était reconnu pour sa grande écoute et ses qualités de psychanalyste.
«C'est un paradoxe de mon livre, conclut Jean-Claude Picard. Comment un homme qui a pu réaliser des choses si importantes et majeures pour la collectivité a pu avoir tant de difficultés dans sa vie personnelle. Chose certaine, il a décidé de faire passer le bien de la collectivité avant le bien de sa famille. Il pensait être capable de conjuguer les deux, l'histoire démontre qu'il ne l'a pas été.»

