Barbelés, fouilles au corps, omniprésence de l'occupant - Le blues du businessman qui débarque à Bagdad

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Libération
Édition du vendredi 24 octobre 2003

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Le commerce de détail se porte bien dans certaines rues de la capitale irakienne.

Photo: Agence Reuters

Bagdad - Les affaires, en Irak, sont une sorte de parcours du combattant -- d'ailleurs souvent au sens propre. Première étape d'un businessman lambda cherchant à se tenir au courant des mille et une occasions offertes par la reconstruction de ce pays: le ministère du Commerce. Celui-ci ayant été pillé et incendié dans les premières semaines de l'occupation américaine, il faut, pour rencontrer ses fonctionnaires, se rendre au ministère du Pétrole.

L'énorme building de couleur ocre, un des rares que les troupes américaines ont tenu à préserver des pillages, est gardé comme une caserne par des véhicules blindés américains. Par crainte des voitures piégées, on a installé sur son pourtour une barrière de blocs de béton de cinq mètres de haut et des fils barbelés pour canaliser les employés et les visiteurs jusqu'à la fouille au corps obligatoire, qui s'effectue à l'extérieur. Cette formalité remplie, les bagages des visiteurs doivent être posés au sol devant un chien entraîné à sentir les explosifs, sous les regards de soldats américains portant gilets pare-balles et fusils mitrailleurs. Le hall des ascenseurs de l'immeuble fourmille de GI's en tenue de combat. Le ministère du Commerce a été réinstallé à l'étroit, sur un demi-étage du building, qu'il partage avec le ministère des Droits de l'homme, dont l'accès est curieusement gardé par un Irakien en civil armé d'une mitraillette.

Dans le petit couloir du ministère du Commerce, les fonctionnaires enseignent assez vite deux ou trois choses indispensables à connaître à celui qui souhaite prendre part à la reconstruction de l'Irak.

Tout d'abord, que la puissance occupante s'occupe de tout ici. Au ministère du Commerce, ce sont les Américains qui dirigent. Toute la hiérarchie irakienne du ministère est bien malgré elle aux ordres des Américains, qui ont installé leurs bureaux quelque part dans les sous-sols. Personne ne sait où exactement car, par souci de sécurité, ils gardent la chose secrète. Les contrats publics, les autorisations d'importation, etc., doivent être visés et contresignés par leurs bureaux, mais on ne peut pas les leur soumettre directement. C'est l'armée américaine qui se charge de faire le messager entre l'administration irakienne et ces bureaux fantômes.

Le privé: oublions ça

Ensuite, qu'il est bien inutile pour un homme d'affaires de songer dans l'immédiat à musarder dans le privé car les vraies affaires se trouvent dans les contrats publics émanant de l'aide américaine à l'Irak, qui se chiffre en milliards de dollars, qu'il s'agisse du collectif budgétaire accordé par le Congrès américain au gouvernement provisoire ou de l'aide bilatérale. Cette dernière se divise en deux. Une partie est allouée par le Pentagone et confiée au conglomérat américain Halliburton; l'autre, issue de l'agence de développement américaine USAID, est pratiquement monopolisée par le géant américain des travaux publics Bechtel. L'affaire en or consiste à obtenir de ces maisons mères ou de leurs sous-traitants un contrat de sous-traitance ou de sous-sous-traitance. Le secteur privé irakien ayant été laminé par 20 ans d'une politique privilégiant le secteur étatique, les entreprises irakiennes ont peu de chances d'obtenir de gros contrats sans l'aide d'entreprises étrangères. Et mieux vaut pour ces dernières être américaines ou bien provenir de pays faisant partie de la coalition. «Une entreprise française n'a pas la moindre chance d'obtenir un contrat d'USAID», confie tout de go un sous-traitant

de l'agence de développement américaine, qui requiert l'anonymat. D'autres sont moins catégoriques. «Il y a très certainement des filiales d'entreprises françaises qui ont obtenu des contrats de sous-traitants, assure un diplomate européen. Toutefois, les contrats ne se sont pas négociées en Irak mais au siège de Bechtel, en Californie, ou bien à Londres ou au Koweït.»

Simon Gray, un homme d'affaire britannique, semble avoir trouvé la bonne formule. Il a fondé, avec un partenaire irakien, une société à capitaux mixtes, Direction Irak, dans le but de courtiser Bechtel. Plusieurs petits contrats, notamment dans le domaine de la reconstruction d'écoles, lui ont été accordés. Mais il a vite déchanté, raconte-t-il. Bechtel n'avance rien, et le contrat n'est honoré qu'une fois le travail terminé. Or les banques ne fonctionnent pratiquement pas en Irak, et l'avance de fonds est un véritable casse-tête. «Toutes les banques étrangères que j'ai sollicitées refusent de prêter dès qu'il s'agit de l'Irak», dit-il. Tous les risques sont à sa charge, y compris ceux inhérents au transport des matériaux par camions. Or les vols à main armée de chargements sur les routes irakiennes sont monnaie courante, et aucune compagnie d'assurances ne couvre ces risques pour un prix raisonnable. Au moindre retard, Bechtel lui imposera des pénalités conséquentes. Or les contrôles de l'armée américaine retardent parfois les chargements de plusieurs jours... «L'insécurité est le véritable problème ici», résume-t-il.

Voilà, entre autres, ce qui explique le fait que la reconstruction n'a pas jusqu'alors eu d'effets réellement visibles en Irak. Bechtel n'a ainsi pu, jusqu'alors, débourser que 10 % des 700 millions de dollars qui lui ont été alloués. «Or tout est à faire en Irak. La production électrique, par exemple, est toujours inférieure à celle d'avant-guerre, beaucoup de lignes de haute tension ont été détruites par les pillards pour s'emparer du cuivre et le pillage continue, rapporte le même diplomate. L'aide américaine à la reconstruction n'est qu'un effet de manche. Elle servira à peine à boucher quelques trous tandis que la vraie reconstruction des infrastructures, chiffrée par la Banque mondiale à 36 milliards de dollars, ne pourra vraiment se faire qu'une fois l'Irak souverain et la sécurité retrouvée... Pour l'heure, un investisseur ne trouvera ici qu'un risque maximum et un bénéfice hypothétique.»


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