Variations monétaires et exportation - Pourquoi notre dollar s'envole-t-il?
Mots clés : monnaie, dollar, exportation
«Depuis mai 2000, nos exportations sont en baisse de près de 8 %»
Si le dollar américain était une devise «ordinaire», il ne vaudrait que 60 cents canadiens, estime un spécialiste des théories monétaires de l'UQAM. De plus, alors que l'économie des pays industrialisés souffre, la nôtre est la seule à bien se porter. Notre dollar pourrait même poursuivre son ascension jusqu'à 85 cents! Que se passe-t-il donc? Comment se fait-il que nous nous distinguions tant du reste de la planète?En effet, relate Bernard Élie, professeur au département de sciences économiques de l'UQAM, la valeur de notre dollar demeure à peu près la même par rapport aux autres devises, notamment vis-à-vis de l'euro et du yen japonais, alors que la valeur du dollar américain baisse considérablement par rapport à toutes ces devises.
«Normalement, explique ce spécialiste de l'économie financière internationale, le taux de change d'une monnaie doit refléter un certain nombre de valeurs fondamentales dont, en premier lieu, l'équilibre de la balance commerciale du pays. Lorsqu'un pays a un déficit dans ses échanges avec l'étranger -- comme c'est le cas des États-Unis, qui enregistrent annuellement un déficit de quelque 450 milliards $ --, il devrait y avoir une baisse du taux de change. Tout pays qui se comporterait comme les États-Unis devrait voir chuter sa monnaie», tranche M. Élie.
Statut particulier
Toutefois, le dollar américain jouit d'un statut particulier puisqu'il sert de monnaie pour la majorité des transactions internationales. «Donc, même s'il s'agit d'une monnaie nationale qui devrait refléter la productivité de son industrie, le fait que le dollar américain serve de monnaie internationale biaise les choses.»
Cependant, pour expliquer l'importante baisse que cette devise a enregistrée au cours de la dernière année -- et donc la «montée» de notre devise --, M. Élie cite le fait que l'euro commence à jouer un rôle de monnaie internationale. «Par exemple, l'Arabie Saoudite accepte désormais la monnaie européenne comme paiement pour son pétrole. L'euro commence aussi à talonner le dollar américain au chapitre des emprunts internationaux. Il y a donc une moins grande demande pour le dollar américain comme monnaie d'échange...» S'ajoute à cela le déficit annuel du gouvernement américain, qui frôle les 600 milliards $US, ce qui est bien davantage que la dette accumulée par le Canada au cours de ces 25 dernières années.
«Dans les faits, enchaîne M. Élie, si les États-Unis étaient un pays du Tiers-Monde, le Fonds monétaire international le mettrait en tutelle! Il obligerait une dévaluation de sa monnaie et imposerait des compressions dans les budgets de l'État, etc. Mais, bien sûr, les États-Unis sont la puissance dominante, tant sur le plan technologique, économique que militaire.» De plus, poursuit le spécialiste, le dollar américain est implicitement soutenu par les créanciers des États-Unis (dont les investisseurs canadiens, européens, arabes, japonais, etc.) qui ne veulent surtout pas voir fondre leur fortune. Autrement dit, les Américains bénéficient d'une certaine impunité alors même que le reste de la planète soutient leur dollar.
«Si le dollar américain était une monnaie nationale comme les autres, énonce finalement Bernard Élie, il ne devrait valoir que 60 cents canadiens! Mais, bien sûr, ce n'est pas une monnaie ordinaire...»
Qu'arrivera-t-il à notre dollar?
Depuis des décennies, le Canada cumule de gigantesques surplus dans ses échanges commerciaux avec les États-Unis, ce qui explique en bonne partie le bon état de santé de notre économie. «Plus de 84 % de nos exportations se font vers les États-Unis et nous enregistrons un surplus d'environ cent milliards de dollars», précise M. Élie.
Le Canada se classe d'ailleurs au premier rang des pays à ce chapitre devant la Chine, le Japon et le Mexique. Ce sont par conséquent ces monnaies qui devraient avoir le plus tendance à s'apprécier (en réalité, bien sûr, c'est le dollar américain qui devrait baisser par rapport à elles). Pour cette raison, bon nombre de spécialistes estiment que la valeur de notre dollar continuera de croître, certains prévoyant qu'il dépassera les 80 cents d'ici un an pour peut-être même atteindre éventuellement 85 cents.
«Les variations du dollar canadien touchent plusieurs de nos membres», indique pour sa part Daniel Charron, directeur de la recherche et de l'analyse aux Manufacturiers et exportateurs du Québec. Il s'agit d'un regroupement de 600 entreprises qui réalisent plus de 85 % des exportations du Québec vers l'extérieur.
M. Charron souligne d'ailleurs que, depuis deux ans et demi déjà, nos exportations sont en baisse. «C'est un fait qu'on ne rapporte jamais!, lance-t-il. Pourtant, au cours des dix années précédentes, tout le monde faisait valoir que nos exportations avaient triplé et que tout allait bien, justement parce qu'il s'agit de la locomotive de notre économie, ce avec quoi nous sommes tout à fait d'accord. Mais, depuis mai 2000, nos exportations sont en baisse de près de 8 % et c'est là, à notre avis, un facteur fondamental qui influence notre économie.»
Chute des marges bénéficitaires
Daniel Charron explique en outre que l'appréciation du dollar canadien a un effet sur les membres de son association puisque cela gruge leur marge bénéficiaire. Son regroupement vient d'ailleurs de sonder une cinquantaine de manufacturiers et d'exportateurs. «On les a interrogés pour connaître leur degré d'inquiétude quant à la hausse du dollar canadien, explique M. Charron. La très grande majorité d'entre eux [90 %] se sont dits préoccupés. On leur a aussi demandé à quel niveau la valeur du dollar devient critique. Les entreprises consultées nous ont précisé qu'à 74 cents, cela leur fait mal, et qu'à 76 cents, cela commencerait à être critique quant à leur marge bénéficiaire. Or, une entreprise qui fait moins de profits crée moins d'emplois...»
Daniel Charron renchérit en soulignant que: «Non seulement la valeur élevée du dollar fait mal, mais c'est pire parce que cette hausse s'est produite rapidement. En fait, tout le monde a vu venir l'appréciation du dollar canadien, rappelle-t-il. Nous, ça faisait quatre ans que nous l'annoncions! C'est un peu comme un tremblement de terre à Los Angeles: nous savons qu'un jour il y en aura un, mais on ne sait pas quand. Mais là, au cours des dix derniers mois, ça vient de nous arriver!»
Variations brusques
Ce que confirme d'ailleurs Bernard Élie: «En économie, ce qui est dangereux, ce sont les mouvements brusques, dit-il. Que le dollar canadien tombe à 62 cents rapidement, ou qu'il augmente jusqu'à 85 cents en quelques mois, voilà ce qui est dangereux.» À titre d'exemple de conséquence, le spécialiste rapporte que, lorsque le dollar canadien monte, le prix de nos produits s'élève, de sorte que nos entreprises se retrouvent dans une situation extrêmement délicate et perdent des marchés internationaux.
M. Charron relate par ailleurs que les exportateurs n'ont justement pas eu le temps de faire les ajustements nécessaires pour contrer la forte variation du dollar. «Si l'appréciation avait été lente et graduelle, étalée sur plusieurs années, explique-t-il, nos entreprises auraient compensé les effets par des gains de productivité graduels. Mais là, en neuf mois, on n'a pas le temps...»
Bernard Élie prévoit d'ailleurs un ralentissement économique. «Je ne pense pas qu'on puisse parler de crise, précise-t-il, à moins que le dollar américain ne s'effondre complètement. Mais cela entraînerait une crise mondiale majeure. On ne sait jamais, surtout dans le domaine financier et monétaire au niveau international. Il n'y a qu'à voir les crises financières qui ont eu lieu dans les années 1980 et, surtout, au cours de 1990...»
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