«Réingénierie» - Charest tente de rassurer les Québécois
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Québec -- Alors que la «réingénierie» de l'État soulève plus de questions que de réponses, suscite plus d'inquiétudes que d'espérances, le premier ministre Jean Charest veut rassurer les Québécois et remettre les pendules à l'heure. Si son gouvernement entend «rénover» le Québec par le recours à la sous-traitance et à la révision des programmes, c'est pour éviter l'«étouffement» financier et continuer à honorer sa mission sociale, et non pas s'en détourner. Quoi qu'en pensent les groupes de pression qui, prévient le premier ministre, devraient faire passer les «intérêts historiques du Québec» avant leurs intérêts corporatistes.
Le premier ministre intervient par l'entremise des médias écrits pour la toute première fois de son mandat. Sa sortie n'est pas étrangère à des événements récents qui ont mis à mal son entreprise de révision du rôle de l'État. Au cours des derniers jours, une dizaine de députés libéraux ont dit au Devoir craindre que la justice sociale ne soit sacrifiée sur l'autel de la réingénierie, tandis que l'ancien chef libéral Claude Ryan, éminence grise du PLQ, a invité le gouvernement à la plus grande prudence et lui a rappelé sa responsabilité en matière de justice sociale.
Une série de fuites concernant les intentions de son gouvernement ont également alimenté l'incertitude.
Dans sa lettre, Jean Charest défend longuement son opération de révision du rôle de l'État et assure que sa mission sociale sera protégée. «Il ne s'agit pas pour nous de nous détourner de notre mission sociale, mais tout au contraire de nous assurer de pouvoir continuer à l'honorer. Il ne s'agit pas non plus d'affaiblir l'État québécois, mais au contraire de lui redonner tout son lustre, tout son prestige et toute sa pertinence. Car à défaut de procéder à cette "rénovation" du Québec, nous tendrons vers un point d'étouffement où nous paierons sans cesse plus cher pour des services qui se détériorent, et le modèle québécois deviendra une relique», explique-t-il.
Son constat est clair et demeure le même depuis qu'il est arrivé au pouvoir: l'État actuel a été conçu il y a 40 ans, avant la mondialisation et le vieillissement de la population, et son rôle doit être actualisé. Il s'agit d'une nécessité, assure-t-il. C'est d'ailleurs ce qui fait dire au premier ministre que la modernisation de l'État n'est pas une question idéologique et partisane, comme le dénonce le Parti québécois. Jean Charest cite même les propos que tenait l'ancien ministre péquiste Joseph Facal dans un rapport de 1997: «Nous sommes parfaitement conscients des réactions que certaines de nos propositions risquent de susciter chez plusieurs groupes d'intérêt. Il reste que [...] une évidence s'est imposée à nous, forte, indiscutable: cette rationalisation est nécessaire, inéluctable.»
Même si la révision du rôle de l'État n'en est qu'à ses débuts, les groupes de pression en général, et les syndicats en particulier, montent déjà aux barricades. Jean Charest leur adresse un avertissement clair: son gouvernement, lui, ne reculera pas. «Sans surprise, les groupes d'intérêt qui bénéficient du statu quo, et devant qui le gouvernement précédent a reculé, font du bruit. Je leur demande aujourd'hui de faire preuve d'ouverture et d'avoir la grandeur de ne pas faire passer des intérêts corporatistes au-dessus des intérêts historiques du Québec et de tous les Québécois», affirme-t-il. Cette remarque risque d'alimenter encore davantage les craintes du monde syndical plutôt que de les apaiser.
Jean Charest en vient même à assimiler le maintien du statu quo à un recul pur et simple. «Lorsque le monde change, l'immobilisme devient synonyme de recul. Moi, tout comme vous, je veux que le Québec avance», écrit-il. Le premier ministre insiste sur la nécessité de l'opération en cours, qui devrait produire des résultats tangibles à un moment qui reste aussi inconnu qu'avant. «Ce processus s'accomplira patiemment, mais avec détermination», précise-t-il.
Du moins, les comités pilotant les grands travaux de l'État, qui se sont réunis pour la première fois la semaine dernière, déposeront leur premier rapport en décembre. Ces rapports serviront à élaborer un plan d'action qui «guidera le redéploiement de l'État au cours des prochaines années». La nature des changements est aussi imprécise. «Graduellement, l'État québécois deviendra plus efficace [...], moins lourd [...], rendra de meilleurs services à meilleur coût [...], assumera pleinement les responsabilités qui sont les siennes», écrit Jean Charest.
Le 30 septembre, note le premier ministre, l'inventaire de tous les organismes gouvernementaux et de tous les programmes a été effectué. Reste maintenant à évaluer la pertinence de chacun, notamment en fonction de leur coût, de l'atteinte ou non de leur objectif et de la possibilité pour une autre instance d'assumer la prestation du même service de façon plus efficace.
À l'occasion de cette révision, Jean Charest précise que l'État déléguera à d'autres -- municipalités, organismes communautaires et entreprises privées -- ce qu'ils peuvent «faire mieux ou à meilleur coût». «L'État québécois sera plus que jamais une source de fierté pour nous tous», enchaîne-t-il. Des lois seront révisées pour «actualiser» le fonctionnement du Québec et permettre aux villes et aux hôpitaux d'avoir recours à la sous-traitance, même si rien ne les empêche de le faire actuellement.
Fait à noter, pas une seule fois le premier ministre n'emploie le terme «réingénierie», qui comporte une connotation péjorative que plus d'un a soulevée. Le premier ministre lui préfère maintenant une foule d'expressions telles que «révision», «modernisation», «rénovation», «repositionnement» et «redéploiement».
Répondant à ses détracteurs, Jean Charest se défend bien de dilapider l'héritage de la Révolution tranquille. Bien au contraire. «Les femmes et les hommes qui se sont un jour levés pour faire naître un État et ses institutions étaient des visionnaires. Ce n'est que se montrer dignes de leur oeuvre, ce n'est qu'assumer de façon responsable notre devoir d'État, que d'adapter nos façons de faire aux réalités du Québec d'aujourd'hui», explique-t-il.
Dans sa lettre ouverte, le premier ministre dresse également le bilan de ses six premiers mois au pouvoir depuis l'élection du 14 avril en soulignant que son gouvernement a «repris en main» les finances publiques. «La situation n'est pas facile, mais elle est maîtrisée», écrit-il. Il indique aussi qu'il a opéré un repositionnement de l'État, qui, selon lui, «s'ingérait beaucoup trop dans l'économie et dans la vie des entreprises», ce qui s'est traduit concrètement par des compressions de plus de 20 % du budget du ministère du Développement économique et régional.
Jean Charest note également que le Québec est «en train» de redresser sa situation financière --, mais le ministre des Finances Yves Séguin fait face à une impasse financière à laquelle s'ajoutent des promesses de réduction d'impôt d'un milliard dès l'an prochain --, que les Québécois sont «en voie» d'être mieux soignés -- car aucun signe tangible ne le démontre encore --, et qu'il est «moins compliqué» de créer de l'emploi au Québec -- le taux de chômage se trouve à 9,6 % après avoir passé la barre des 10 % en août pour la première fois depuis cinq ans.
«Avec notre premier budget, nous sommes allés aussi loin que le permettaient les paramètres actuels de l'État dans l'affirmation de nos priorités, explique Jean Charest. Au cours des prochains mois, nous allons redéfinir ces paramètres afin d'accroître et d'actualiser notre capacité de soigner, d'éduquer et de prospérer. Nous allons redéployer l'État.» Comme quoi la gestion future du gouvernement Charest est intimement liée à l'entreprise de rénovation du Québec, dont le chef du gouvernement, une fois de plus par cette lettre, ne cesse de défendre la pertinence et la nécessité depuis son élection.

