Maher Arar revient de loin - «Ce n'est qu'un début de justice»
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De nombreuses questions subsistent après le retour d'un Canadien incarcéré pendant un an en Syrie

Photo: Jacques Nadeau
Maher Arar, aujourd’hui âgé de 33 ans, a été arrêté par les autorités américaines en septembre 2002 à l’aéroport John F. Kennedy alors qu’il revenait avec sa famille d’un voyage en Tunisie via la Suisse. Cet arrêt à New York ne constituait donc qu’une escale avant d’arriver à sa destination finale, le Canada. Bien que détenteur d’une double nationalité, M. Arar voyageait alors avec son passeport canadien. Lorsqu’il est devenu citoyen canadien, M. Arar a conservé sa nationalité syrienne bien qu’il ne soit jamais retourné dans son pays d’origine après l’avoir quitté, il y a 16 ans.
Les autorités américaines qui le soupçonnaient vraisemblablement d’entretenir des relations avec des terroristes l’ont alors intercepté et détenu pendant quelques jours avant de l’envoyer dans un centre de détention de la CIA en Jordanie. Puis, elles l’ont expulsé vers la Syrie où il a été incarcéré pendant douze mois sans jamais obtenir la permission de rencontrer son avocat et sans qu’aucune accusation ne soit été portée contre lui.
À la surprise générale, M. Arar a été relâché dimanche dernier. Mais le mystère demeure entier quant à la raison de cette libération pour le moins inattendue. C’est par un simple coup de fil que le ministre des Affaires étrangères de Syrie en a averti son homologue canadien, Bill Graham, qui participait à une conférence des Nations unies en Europe. Après un bref arrêt à Paris, M. Arar a finalement foulé le sol canadien où l’ont accueilli son épouse, ses deux jeunes enfants, sa mère, ses frères et d’autres membres de sa famille qui n’avaient pas communiqué avec lui depuis 374 jours.
Fortement chargées en émotions, les retrouvailles se sont déroulées en privé. Le teint livide et guidé par son épouse, Maher Arar est ensuite venu rencontrer les journalistes. «Je suis très content de revenir à la maison et de revoir ma famille. Je suis reconnaissant aux Canadiens qui m’ont aidé à revenir à la maison», a-t-il affirmé d’une voix très faible, témoignant de son épuisement. Son épouse, Monia Mazigh, a aussi lancé des remerciements à tous les citoyens et organisations canadiens qui lui ont apporté leur soutien et «qui ont contribué à mettre un terme à ce terrible cauchemar». «Que justice soit faite à mon mari. [Le retour de mon mari] n’est qu’un début de justice», a-t-elle martelé avec détermination tout en soulignant son bonheur de voir ses enfants retrouver enfin une vie normale.
M. Arar n’a pour le moment pas confirmé avoir été torturé dans la prison syrienne comme l’avait annoncé cet été un groupe syrien de défense des droits de la personne basé à Londres. Mais selon Alex Neve d’Amnistie Internationale Canada qui était présent à la conférence de presse, les informations fournies par l’organisation syrienne sont parfaitement crédibles. Pour l’instant, M. Arar désire prendre le temps de retrouver sa famille et de partager avec elle d’abord ce qu’il a vécu durant ces mois d’incarcération. «Après ces moments entre nous, nous répondrons à toutes les questions, car les Canadiens doivent savoir la vérité», a lancé Monai Mazigh.
À Ottawa, le Solliciteur général, Wayne Easter, s’est opposé à la tenue d’une enquête publique dans le but de faire la lumière sur ce qui s’est passé dans ce dossier. «Non, je n’approuverai pas la tenue d’une enquête [publique]. Parce qu’on n’a pas besoin d’une enquête», a-t-il affirmé à sa sortie de la Chambre des communes.
Maintenant que M. Arar est de retour au Canada, les projecteurs se tournent en effet vers M. Easter, car le rôle qu’ont joué la Gendarmerie royale canadienne et le Service canadien du renseignement de sécurité — qui sont sous la responsabilité du Solliciteur général —, dans l’arrestation et l’expulsion de ce citoyen canadien reste nébuleux. Au cours de l’été, des sources anonymes citées par un quotidien torontois soutenaient que la GRC s’était déjà intéressée à M. Arar, qu’elle avait partagé des renseignements avec les autorités américaines à son sujet et que c’est pour cette raison que l’homme avait été intercepté. Ces informations ont par la suite été démenties autant par Washington que par Ottawa.
Lorsque les journalistes ont demandé à M. Easter si la GRC avait déjà transmis des informations aux États-Unis concernant M. Arar, il a répondu, après quelques instants d’hésitation: «La GRC n’a pas été impliquée dans la décision des autorités américaines d’arrêter et d’expulser [Maher Arar] vers la Syrie.»
Une réponse qui ne satisfait pas plusieurs députés, notamment le président du comité permanent de la Chambre sur les Affaires étrangères, le libéral Bernard Patry (Pierrefonds-Dollard), dont le comité entreprend d’ailleurs une étude sur les Canadiens détenus dans certains pays étrangers.
M. Patry raconte que les réponses fournies par les représentants de la GRC et du ministère des Affaires étrangères au sujet du cas Arar lors de leur comparution devant son comité l’avaient laissé sur son appétit. «Le commissaire adjoint à la GRC n’a jamais clairement répondu, affirmant que le Canada ne savait pas, se souvient-il. Il y a des zones grises.»
M. Patry rappelle que Maher Arar, qui habite le Canada depuis près de 16 ans, se rendait fréquemment aux États-Unis pour son travail sans aucun problème. «De quelle façon son nom s’est-il retrouvé sur les ordinateurs des douanes américaines? Est-ce que le Canada n’a pas participé à cela? On ne le sait pas, mais on va essayer d’en savoir beaucoup plus à ce sujet.»
Autant M. Patry que Mme Lalonde s’inquiètent et se demandent si tous les Canadiens détenteurs d’une double nationalité risquent maintenant de faire l’objet d’un traitement aussi aléatoire.
Pour Alex Neve, d’Amnistie Internationale, le Canada a peut-être manifesté son mécontentement auprès du gouvernement syrien mais «il n’a par contre pas fait suffisamment pression sur les autorités américaines qui ont une grande part de responsabilité» dans ce qui est arrivé à M. Arar. «S’il s’avère que M. Arar a effectivement été torturé ou que les autorités canadiennes ou américaines ont agi dans l’illégalité, comme partager des renseignements avec d’autres services de sécurité par exemple, s’il y a des preuves que ses droits ont été violés, il aura droit à des compensations. Et à cet égard, le gouvernement doit lui apporter tout son soutien», a-t-il déclaré.
«M. Arar est un citoyen canadien dont les droits fondamentaux ont été clairement bafoués», a ajouté Riad Saloojee du Conseil sur les relations américano-islamiques.
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