Une agonie en direct
Mots clés : pape, maladie
Chaque jour s'impose à nous l'image du pape, un pape douloureux, chevrotant et tremblant, qui arrive à balbutier des sons plutôt que des mots. Cette image diffusée à travers le monde, le pape a lui-même choisi de nous l'imposer car on imagine facilement que les conseillers nombreux et frileux préféreraient éviter de présenter le chef de l'Église sous les traits de ce vieillard au physique débilité.
La violence avec laquelle certaines personnes, relayées par les médias, dénoncent ce qu'elles qualifient de freak show, comme nous l'avons entendu de la bouche même d'un animateur de radio souhaitant que le pape cesse de s'afficher en public, démontre bien cette incapacité à accepter ce «dérangement», euphémisme approprié pour camoufler la peur. Celle-ci atteint les héritiers d'une société composée de candidats prêts à tout pour devenir physiquement parfaits, dont la morale s'inscrit dans la rectitude et qui rêvent d'être des stars, c'est-à-dire des images d'eux-mêmes.
Or la souffrance n'est pas belle à voir, la dégradation physique de la vieillesse peut être un naufrage, pour paraphraser le général de Gaulle, et la mort est un échec. Mieux vaut s'y soustraire. C'est ce qu'ont compris tous ceux qui abandonnent leurs proches vieillis qui ne servent plus à rien et qui, surtout, ont cessé de les servir, ces vieillards abandonnés dans leurs foyers ghettos où ceux qui les visitent de façon épisodique, par mauvaise conscience la plupart du temps, prennent une journée à se remettre de l'émotion que ce vestibule de la mort a suscitée chez eux. En s'offrant au regard des caméras du monde, le pape se substitue à tous ceux desquels on détourne le regard, ces hommes et ces femmes entre autres qui, au bout de leur vie, se sont éteints, écrasés par la chaleur en France l'été dernier, alors que leurs propres enfants se rafraîchissaient sur les plages sans se soucier de leur mère ou de leur père enfermé dans un appartement brûlant au cinquième étage d'un immeuble sans ascenseur par 40 °C dans ce Paris aussi agité qu'anonyme.
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Le pape impose aussi sa souffrance physique au regard de ceux -- et ils sont légion -- qui sont trop sensibles, trop fragiles, trop émotifs pour se rendre à l'hôpital au chevet de leurs proches. Comme si ces autres, en majorité des femmes, soulignons-le, qui se font un devoir de visiter les malades ne mettaient pas leur propre sensibilité à rude épreuve. Évidemment, la tolérance face à la maladie est de nos jours limitée car cette dernière représente une tare, un défaut, une dysfonction, et non pas une composante de la santé elle-même. Pour plusieurs, le corps est une machine qu'on polit, qu'on répare, qu'on entraîne et qui, par le fait même, doit fonctionner.
Quant à la mort, elle est devenue insensée. Les croyants l'intègrent à leur vision de la vie, mais la foi ne sert plus d'explication et ne rassure plus à la manière d'antan. On a réduit la période d'exposition des morts, le deuil n'est plus visible à travers le vêtement et le temps de la peine se doit d'être court devant l'impatience de l'entourage des endeuillés à oublier ou plutôt à faire comme si on a oublié. Le pape, provocateur, nous contraint à assister à sa lente descente vers la mort, une mort que personne ne lui ravira.
À la manière de ces artistes grandioses, le pape souhaite mourir à la tâche, sur scène, devant la terre entière, en communion avec ceux qui souffrent dans l'isolement et l'abandon. Il affiche la laideur de la maladie et, ainsi, il la transfigure. Il y a dans le geste un mélange de foi et d'orgueil qui impose le respect. En ce sens, ce pape qu'on peut critiquer pour ses positions en matière de morale, par exemple, demeure un être d'exception, lequel a transformé le monde; il a livré son combat à la fois spirituel et temporel.
denbombardier@earthlink.net
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