Forêt - Le Québec coupé à blanc

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Louis-Gilles Francoeur
Édition du mardi 30 septembre 2003

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Largement répandue, cette méthode de prélèvement du bois n'est pas nécessairement mauvaise, nuancent des experts. Il faudrait toutefois s'inspirer de ce qui se fait dans l'Ouest.

Photo: Le Devoir

«Des coupes à blanc au Québec? Mais il n'y a que ça! Le problème, c'est qu'il y en a des bonnes et des moins bonnes, et qu'on fait peu la différence. En damiers. En lisières ou autrement. Ou les coupes de protection de la régénération et des sols, les fameuses CPRS. Partout en Amérique où on n'a pas peur des mots, c'est de la coupe à blanc», explique Louis-Jean Lussier, un économiste spécialisé en aménagement forestier après une carrière remarquée à l'Université Laval.

Le Devoir a demandé à trois universitaires de renom si, au Québec, il se faisait encore de la coupe à blanc, question de tirer au clair les déclarations des deux ministres québécois responsables des forêts, Pierre Corbeil et Sam Hamad, qui ont soutenu que non, la semaine dernière.

Brian Harvey, professeur de sylviculture et d'aménagement de la chaire industrielle en foresterie durable UQAT-UQAM, définit, tout comme Louis-Jean Lussier, la coupe à blanc comme «une coupe sur un territoire dans lequel tous les arbres de valeur marchande ont été récoltés». Lussier ajoute «tout ce qui a 10 cm et plus à la base, comme le prévoit la réglementation»... Et il précise que les tiges de cette taille ne sont pas souvent nombreuses sous le couvert des grands arbres à maturité que récoltent les forestiers.

Louis Bélanger, professeur d'aménagement intégré à la faculté de foresterie de l'Université Laval, abonde dans ce sens en ajoutant que toute coupe «qui dépasse deux longueurs d'arbres d'environ 20 mètres est une coupe à blanc». Pourquoi deux longueurs d'arbres? Parce que, dit-il, «une coupe à blanc, c'est une surface déboisée que le soleil peut éclairer toute la journée, ce qui assèche le sol mais qui favorise par contre la photosynthèse et la régénération».

«En laissant croire qu'il n'y a plus de coupes à blanc au Québec, ajoute Louis-Jean Lussier, les ministres leurrent les gens et renforcent le préjugé défavorable que le public entretient à l'endroit de la coupe à blanc. Parce qu'il faut préciser ici qu'il y a de bonnes et de mauvaises coupes à blanc, et que c'est là-dessus qu'on devrait insister.»

À l'évidence, la crédibilité des deux ministres responsables des forêts a piqué du nez dans les milieux forestiers, lorsqu'ils ont soutenu que la coupe avec protection de la régénération et des sols (CPRS) n'était pas une coupe à blanc et qu'elle en était le substitut.

«La CPRS, explique Louis Bélanger et ses deux collègues, c'est une coupe à blanc où on coupe, là aussi, tous les arbres de valeur commerciale, mais en faisant attention où on met les pieds, c'est-à-dire où passe la machinerie. On ne laisse pas, comme dans les années 70-80, les grosses débusqueuses passer partout, compacter le sol et ralentir ainsi la régénération en modifiant la circulation de l'eau. La machinerie utilise dans une CPRS bien faite au maximum 25 % du sol exploité. Pour y arriver, on utilise des machines à longs bras, qui récoltent tous les arbres à valeur commerciale, mais sans toucher le sol où ils se trouvent. L'important n'est pas qu'il n'y ait plus d'arbres, mais que le sol ait été épargné de la compaction. On essaie de refaire avec la machinerie ultramoderne ce qu'on faisait avec le cheval dans les années 40 ou 60: de petits chemins de débardage où se concentraient les déplacements et les traces sur le sol, ce qui laissait l'essentiel du sol forestier intact et qui accélérait la repousse en place, souvent sous forme de milliers de tout petits sapins.»

Brian Harvey indique de son côté que des recherches récentes indiquent paradoxalement que la régénération est parfois meilleure en forêt boréale sur les sols sablonneux qui ont été compactés par les grosses machines parce qu'ils retiennent davantage l'eau! Certaines CPRS, ajoute-t-il, ne donnent par contre aucune régénération, comme lorsqu'on les pratique dans des parcelles de pins gris, par exemple, qui ont éliminé toute relève au sol. Pas d'autre choix alors que de replanter.

Au Québec, précise Louis Bélanger, qui est aussi vice-président de l'Union québécoise pour la conservation de la nature, les coupes à blanc -- en damiers, en lisières, CPRS ou progressives -- couvrent entre 40 et 100 hectares. En Europe, elles se limitent souvent à un demi-hectare «mais ce sont toujours des coupes à blanc...»

Les trois spécialistes affirment que la coupe à blanc est souvent le seul «traitement» valable, surtout en forêt boréale. Lorsqu'on est devant une forêt adulte dont les arbres ont tous le même âge (forêt équienne), c'est généralement la meilleure solution, disent-ils. Mais, nuance, certaines techniques d'aménagement permettent aujourd'hui de modifier cette structure forestière et de créer des strates arbustives d'âge différents dans une forêt équienne, ce qui fournit une alimentation et des habitants plus diversifiés à la faune et aux insectes. C'est d'ailleurs ce que le gouvernement est en train de faire dans sa propre forêt expérimentale de Montmorency, près de Québec, par des coupes à blanc judicieusement réparties.

Brian Harvey raconte que, dans l'Ouest canadien, on va plus loin pour pratiquer le «biological legacy», une coupe forestière destinée à protéger l'héritage biologique d'espèces comme le grizzly ou le cougar. On coupe alors à blanc non pas sur quelques hectares mais sur 10, 15 voire 20 kilomètres carrés. Mais, contrairement à nos pratiques d'ici, on démolit ensuite tous les chemins forestiers après cette énorme coupe à blanc, qui tente d'imiter les grands cycles de régénération naturelle, comme par les feux. On referme la forêt pour éloigner les humains des grands gibiers. Au Québec, où la réflexion en matière d'écologie forestière traîne décidément la patte, la réglementation interdit toujours de fermer un chemin forestier!


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Fermez les chemins! - par Suzie Devost (devostsu@videotron.ca)
Le mercredi 01 octobre 2003 20:00

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