Ze blouze selon Scorsese et ses copains
Mots clés : pbs, blues, documentaire

Passionnés de blues autant qu'ils sont, ces cinéastes, comme de raison. De fait, ils en témoignent passionnément dans le cédérom promotionnel. «Le blues m'a influencé depuis mes débuts», professe Scorsese. Certes. C'était sans doute avant ses débuts, alors qu'il frayait chez les hippies et apprenait à coller des bouts de pellicule, assistant monteur du documentaire sur le festival de Woodstock. Après, il faisait jouer Be My Baby des Ronettes, exploitation pop de la musique noire par le très pâle producteur Phil Spector, en toile de fond de son premier film de gangsters italiens, Mean Streets (1973). Et c'est encore tout un tas de blancs-becs du rock'n'roll, avec Muddy Waters dans le rôle du bluesman de service, qu'il aligne dans son fameux film sur le concert d'adieu du Band, The Last Waltz (1979). Mais ne chipotons pas. C'est à Wim Wenders que l'on doit Paris, Texas (avec Ry Cooder plus noir que noir à la guitare slide) et à Clint Eastwood que l'on doit des tas de morts de toutes les couleurs dans les westerns spaghetti... euh... à qui l'on doit Bird, film de 1988 sur la vie fulgurante du jazzman Charlie Parker. «Ma passion pour le blues a commencé quand ma mère rapportait à la maison tous les disques de Fats Waller... », se souvient Dirty Harry.
Qui dit metteur en scène hollywoodien dit: chacun son truc. Ou plutôt, dans le cas présent, chacun son blues. On est prévenu dans le dossier de presse, des fois qu'on y trouverait matière à critique: les téléfilms sont d'abord et avant tout «impressionnistes». Comprenez qu'on n'a pas cherché à narrer l'histoire chronologique du blues, pas plus qu'à tracer le portrait de tous les bluesmans importants, mais bien à saisir l'«esprit du blues». Pour y arriver, chacun avait les coudées franches, à cela près que l'angle choisi ne devait pas trop recouper celui des copains: c'est ainsi que Wenders, pour The Soul Of A Man, mêle sans gêne scènes fictives et documents d'archives pour raconter la vie de ses bluesmans préférés (J. B. Lenoir, Skip James et Blind Willie Johnson) tout en émaillant sa bande sonore de relectures modernes par les Lou Reed, Nick Cave et consorts. Le réalisateur afro-américain Charles Burnett oscille aussi entre film documentaire et film de fiction, mais à partir de sa propre jeunesse, vécue entre Los Angeles et le Mississippi dans les années 50: sa maman aimait le blues, sa mémé disait que c'était la musique du diable. Marc Levin, lui, suit dans son Godfathers And Sons la vedette hip-hop Chuk D. et le fils du fondateur des disques Chess dans le West Side de Chicago à la redécouverte du blues électrique: la plupart des performances sont récentes. Plus classique, Mike Figgis (Leaving Las Vegas) examine dans Red, White And Blues le British Blues Boom des années 60, avec l'inévitable «session spéciale enregistrée pour les besoins du film», où Tom Jones, Van Morrison, Jeff Beck et Lulu réitèrent leur amour du blues.
Du produit et du profit
La vie est parfois bien faite: le mégaprojet The Blues -- ses sept téléfilms, son coffret DVD, ses bandes sonores, ses compilations diverses de bluesmans «présentés par Martin Scorsese», son bouquin richement illustré qui paraît ces jours-ci chez Amistad, son volet éducatif, ses événements spéciaux, son expo en tournée -- est officiellement cautionné par le Congrès américain, qui a décrété 2003 «Year Of The Blues». C'est en effet très exactement en 1903 que le pionnier W. C. Handy aurait vu et entendu dans une gare du Mississippi un pauv' Noir qui faisait glisser son couteau sur les cordes d'une guitare. C'est alors qu'il inscrivit dans son carnet: «Ne pas oublier qu'on est en 1903, ce sera pratique pour le centenaire.»
Ne soyons pas indûment cyniques. Il ne s'agit pas seulement de faire encore une fois du blé sur le dos éternellement courbé des ramasseurs de coton, même si la majorité des pièces musicales entendues font désormais partie du domaine public et que le projet entier n'aura coûté que des broutilles en droits d'auteur. On ne réparera pas les vieilles injustices, mais au moins, la plupart des bluesmans encore en activité auront été recrutés pour l'un ou l'autre des films, en performance ou en entrevue. Les Taj Mahal, Keb'Mo, Bobby Rush, Ike Turner, Otis Rush, Koko Taylor, Jay McShann et Pinetop Perkins auront ainsi au moins profité ponctuellement de l'opération, voire à moyen terme, la demande pour les festivals ne pouvant que bénéficier d'une telle visibilité dans les mois qui viennent. Retombées qui permettront aux gens de chez Volkswagen Of America, le commanditaire principal du projet, vendeurs de la «voiture du peuple» créée en 1932 à la demande de ce grand amateur de blues qu'était Hitler, de savourer la douce satisfaction du devoir accompli. Hellhound On My Trail, chantait Robert Johnson.
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