Prix Adrien-Pouliot - L'engagement sans la «partisannerie»

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Robert Chartrand
Édition du samedi 27 et du dimanche 28 septembre 2003

Mots clés : acfas, sociologie

On peut dire que la carrière de sociologue de Marcel Fournier a démarré sous le signe de la coopération entre le Québec et la France puisqu'au début des années 1970, il a fait sa thèse de doctorat à Paris... sur les sciences sociales au Québec! «J'ai été l'un des rares Québécois à travailler sous la direction de Pierre Bourdieu, ce sociologue franc-tireur, décédé au début de 2002. Il dirigeait à l'époque le Centre de recherche sur l'éducation et la culture, ce qui a influencé l'orientation de certaines de mes recherches. Assez tôt, je me suis intéressé à l'art et à la culture d'ici, en collaboration avec les chercheurs de l'IQRC (Institut québécois de recherche sur la culture); j'ai étudié la pratique de cette culture, sa diffusion, sa réception.»

«Plus précisément, j'ai abordé le milieu artistique québécois un peu dans la même perspective que celle de Bourdieu: comme un champ structuré, traversé par ses oppositions, ses alliances, ses débats. J'ai également étudié cette grande révolution culturelle qu'avait été le Refus global, de même que le malentendu dont Borduas avait été l'objet.»

Le prix Adrien-Pouliot, qui souligne la contribution exceptionnelle d'un Québécois aux liens entre la France et le Québec, réjouit Marcel Fournier. «Je me serais attendu à ce qu'on l'offre à un gestionnaire des relations Québec-France plutôt qu'à un chercheur.»

Durkheim et Mauss

Mais le chercheur a également organisé des colloques, des échanges franco-québécois de professeurs. Et il est l'auteur d'une trilogie remarquable sur l'école française de sociologie: l'édition de la correspondance d'Émile Durkheim et de Marcel Mauss (aux Presses universitaires de France) et, chez Fayard, celle des écrits politiques de Marcel Mauss de même que de l'auteur de la monumentale biographie, très documentée, de ce dernier. Marcel Fournier, ce n'est pas exagéré de le dire, a permis aux Français eux-mêmes et au monde entier de mieux connaître cette école. «Mon travail sur Mauss a été une des belles aventures professionnelles et intellectuelles de ma carrière. J'ai été le premier à avoir accès à ses archives personnelles. Mauss, qui était le neveu de Durkheim, a été un intellectuel atypique. Il a laissé peu d'écrits, mais n'en a pas moins exercé une influence considérable sur son entourage. J'ai coutume de dire que je roule encore en partie sur ce capital.»

Marcel Fournier achève actuellement un travail ambitieux: Durkheim, Mauss et compagnie sera l'histoire de l'ensemble de l'école sociologique française. «J'ai voulu montrer là comment une entreprise est marquée par une dynamique collective et des personnalités individuelles.» Cette école de pensée -- que d'aucuns qualifieraient de chapelle -- n'est pas la seule, loin s'en faut, en sociologie, comme dans d'autres sciences humaines. Et il ne s'agit pas d'un particularisme français. «Les écoles existent partout, y compris aux États-Unis. Mais chez eux, on échange plus volontiers des informations, on collabore au-delà des différences d'approches et des divergences théoriques.»

En France où les clivages sont plus tranchés, Marcel Fournier a sans doute été servi par ses origines québécoises, qui lui ont permis de naviguer dans les eaux parfois troubles des écoles et des chapelles. «Le fait d'avoir été un étranger m'a sûrement été profitable. J'ai suivi les cours d'Alain Touraine, j'ai été l'élève de Bourdieu et j'ai pu tout à la fois travailler avec Raymond Boudon sans qu'on me soupçonne d'être un hérétique. Foncièrement, je suis resté fidèle à la perspective de Bourdieu, mais en conservant une certaine distance, une ouverture. C'est sans doute pourquoi on m'a proposé récemment de travailler à l'histoire de la sociologie française. On ne me soupçonne pas, là-bas, de "partisannerie".»

Rocher ou Rioux

La sociologie québécoise a eu elle aussi ses écoles, que Marcel Fournier a bien connues. «Au cours des années 1960, par exemple, il y avait la tendance américaine, structuro-fonctionnaliste, que défendait Guy Rocher. Marcel Rioux, qui a dirigé mon mémoire de maîtrise, était plutôt structuro-marxiste. On trouvait ici des défenseurs de Touraine ou de Bourdieu. De fait, le milieu des sociologues québécois était traversé par toutes ces oppositions. La sociologie québécoise de l'époque rêvait même d'être le carrefour entre l'Amérique et l'Europe. Ç'a été une belle illusion, puisque les États-Unis et l'Europe ont souvent communiqué entre eux sans notre intervention. Mais il reste que nous avons été influencés par les débats et les enjeux qui ont eu cours des deux côtés de l'Atlantique.»

Marcel Fournier, disciple de Pierre Bourdieu et de Marcel Rioux, Québécois et Français par ses recherches et ses affinités intellectuelles, cherche encore le modèle de l'intellectuel-citoyen sur lequel il pourrait s'aligner. «Je me méfie des engagements absolus. On aime, dans les médias, les intellectuels à l'emporte-pièce, qui tranchent vite, alors que je serais plutôt porté à faire une large place à l'incertitude, à dire: je ne sais pas. J'aime les indécis.»

Marcel Fournier est un partisan du recul critique et de la nuance. Ainsi, à propos des rapports des Québécois à la culture: «On aurait cru qu'avec la scolarisation plus importante des Québécois, il y aurait une consommation plus grande de la culture. Or, ce n'est pas forcément le cas. Je ne vais pas déplorer l'inculture des jeunes gens instruits, comme le faisait en son temps Victor Barbeau, mais force m'est de constater qu'on assiste aujourd'hui à un éclatement, à une dispersion. Les intellectuels et les professeurs d'aujourd'hui sont surtout des spécialistes d'une discipline donnée, qui peuvent avoir des loisirs très éclectiques, aimer tout à la fois le rock et l'opéra. Ils sont moins porteurs que leurs aînés d'une culture savante que ceux-ci diffusaient tant bien que mal à leurs étudiants. Si bien que, de nos jours, on peut difficilement établir une corrélation entre scolarisation et culture. Nous en sommes à l'éclatement, à l'éclectisme.»

Marcel Fournier, lui, critique sans juger, et il garde le cap qu'il s'est fixé: celui d'être un intellectuel engagé sans «partisannerie», et un franco-québécois convaincu.


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