Les maux des mots
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Les temps sont durs pour ceux qui usent des mots avec réserve, précision, parcimonie et nuance. Pour ceux aussi qui croient que les mots ne sont pas innocents et qu'ils sont l'expression de la pensée. Parler pour ne rien dire est révélateur d'un flottement de l'esprit lorsque cela ne sert pas d'écran derrière lequel se cache le locuteur. Mais la maladie actuelle, si on veut diagnostiquer la parole, ne serait-elle pas avant tout l'enflure verbale? Or l'enflure est un bon indicateur de l'inflammation qui sourd.
Les mots-tics de l'heure n'expriment que l'excès et l'exacerbation, quand ils ne recouvrent pas de vertus la normalité du comportement. Le chanteur qui donne un rappel, l'invité qui accorde une entrevue, la plupart du temps pour parler de son spectacle ou pour vendre son disque ou son livre, toutes choses légitimes par ailleurs, se font remercier pour leur «générosité», si bien que ce mot a perdu tout sens. Les gens trouvent la moindre niaiserie «super» ou «hyper». Un vendeur est «super fin» et une route «hyper bloquée». Alors que jadis on roulait à bicyclette sans en faire un plat, on s'adonne aujourd'hui au vélo «extrême», déguisé, ça va de soi, en extraterrestre.
La marche à pied, vieille comme le monde, s'est transformée en exercice «sportif» avec prise de pouls, bouteille d'eau à la ceinture et montre-chronomètre au poignet.
Cette dramatisation générale de la quotidienneté, cette exagération du sens des choses par le choix des mots, banalisent, c'est inévitable, la réalité lorsqu'elles ne la pervertissent pas.
L'hyperbolisme ambiant est aussi une autre manière de niveler et d'homogénéiser la vie. Si l'excès est la règle, il s'anéantit lui-même car il ne peut exister dans la durée mais dans l'intensité. L'hyperbolisme est aussi une fuite en avant pour ceux qui ne contrôlent pas la parole ou qui manquent de mots. J'ai connu une personne qui a traversé la France avec deux phrases. Devant les splendeurs du passé qui l'impressionnaient incontestablement, elle s'exclamait: «C'est un très beau genre. C'est super!» Et face à l'architecture plus moderne, elle s'écriait: «C'est plus que super à la mode.» Dans le premier cas de figure, elle contemplait Versailles et, dans le second, Beaubourg.
L'enflure du vocabulaire pourrait aussi marquer l'obsession d'échapper à la quotidienneté routinière, le lot de chacun, qui ne ressemble en rien à l'image que nous renvoie de cette quotidienneté le monde médiatique qui nous gouverne. À travers le petit écran devant lequel les gens passent la majorité de leur temps de loisir, ne l'oublions pas, personne n'est dans la norme; le monde, contrairement à l'expression consacrée, n'est jamais ordinaire. La télé-réalité, genre qui fracasse les cotes d'écoute, nous le rappelle avec force et efficacité: vivre apparaît alors comme un sport extrême, excitant, exaltant et toujours dramatique. Les mots pour décrire les situations et les sentiments participent de cette irréalité qu'on désigne réalité. Les mots craquent à la manière des allumettes. Tout devient «écoeurant», «effrayant», «débile», «au boutte», «extraordinaire», «hyper super», donc insignifiant.
Dépouillés de leur sens originel, par leur enflure, les mots risquent hélas de devenir des instruments d'incommunicabilité. Comment se parler et surtout se comprendre avec des mots dont le sens objectif nous échappe? Quand on appelle «agression» un geste d'impatience, «discrimination» un désaccord d'opinion, «catastrophe» une tache de vin sur un tapis et «chef-d'oeuvre» un téléroman à la mode, on ne peut pas se faire comprendre par beaucoup de gens en dehors du premier cercle dans lequel on circule.
Que penser enfin du détournement des mots à des fins plus ou moins avouables? Traiter par exemple d'homophobe celui qui s'oppose au mariage entre personnes du même sexe? Décidément, les mots ne sont jamais innocents.
denbombardier@earthlink.net
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