Perspectives: Ni gagnant ni perdant
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Il n'y aura probablement ni gagnant ni perdant à Cancún, demain. Le drame et le suspense qui y entourent les travaux de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) depuis quatre jours, et qui devraient trouver leur dénouement dimanche, ressemblent finalement assez peu aux négociations lentes et complexes dont il est question.
Quel que soit le résultat final de la réunion commencée mercredi dans la ville balnéaire mexicaine, et quoi que l'on arrive à en apprendre, il y a fort à parier que les journaux seront remplis de jugements définitifs émanant des nombreux gouvernements impliqués, des organisations non gouvernementales qui les suivent à la trace, ainsi que des experts. Mais comme plusieurs autres phénomènes, la réalité des négociations commerciales lancées à Doha, au Qatar, il y a deux ans, résistera à cette manie de dresser des bilans tranchés au couteau.
«Vous savez, certaines des questions abordées présentement à l'OMC sont sur la table depuis des décennies, faisait remarquer cette semaine au Devoir un habitué de ce genre de négociations. Si on n'a pas encore réussi à leur trouver de solution, c'est parce qu'elles sont très complexes, et que les pays membres n'avaient pas les mêmes intérêts. Cancún ne changera fondamentalement rien à cela. Ce ne sera qu'une étape de plus dans une longue marche commencée il y a longtemps.»
Est-ce à dire que tout progrès y est exclu? Évidemment non. Cela signifie simplement que l'OMC, comme son prédécesseur le GATT, avance aussi vite que ses 146 membres le permettent d'un commun accord, c'est-à-dire très lentement.
Cela signifie aussi que tout le monde aurait dû se méfier, ce jour de novembre 2001, où l'on a annoncé que ses membres s'accordaient trois ans pour arriver à une entente sur une impressionnante liste de questions dont l'abolition des subventions et barrières commerciales imposées depuis des lunes par l'Union européenne et les États-Unis. Il avait, en effet, fallu sept ans au cycle précédent (celui de l'Uruguay) pour venir à bout d'un programme de travail beaucoup moins ambitieux. On avait d'autant plus de raisons de se méfier que l'on savait que dans la dernière des trois années de négociations que l'on s'accordait, le président américain allait, aussi, être accaparé par sa propre réélection, et que l'Union européenne allait, pour sa part, être occupée à faire de la place dans ses rangs à dix nouveaux pays membres.
Cela indique aussi qu'il est pour le moins risqué de chercher à résumer ce genre de négociations à une opposition entre de prétendus pays riches et égoïstes et de pauvres pays pauvres. Ces derniers mois en effet, on a par exemple vu des pays riches comme le Canada et les États-Unis croiser le fer sur le dossier agricole. On a vu, aussi, à Cancún, des coalitions de pays pauvres (le Groupe des 22 et celui des pays de la zone Afrique-Caraïbes-Pacifique (ACP)), s'opposer sur la même question. Il y a autant de différences que de points communs entre des géants du Sud comme le Brésil ou la Chine et, disons, Haïti ou le Bénin. De plus, il est assez difficile, par exemple, de nier aux Européens le droit de protéger un certain type d'activité agricole sur leur territoire. Quant au pays qui a le plus eu recours aux mesures antidumping contre ses partenaires commerciaux au cours des sept dernières années, il n'était pas américain mais indien.
Complexe mais pas désespéré
Bien que rien ne soit aussi simple qu'il paraisse, il est, bien sûr, des faits impossibles de nier. L'un d'eux est que les pays développés «freinent, étouffent et affament» les pays en voie de développement, comme disait le secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, à coup de subventions et de barrières commerciales, non seulement dans le secteur agricole mais aussi dans les secteurs industriels du textile, du vêtement ou de la chaussure. Un autre est que les pays riches cherchent, par l'entremise de l'OMC, à priver les pays pauvres des moyens politiques et économiques qui ont permis, autrefois, leur propre démarrage industriel ainsi que celui des anciens pays pauvres qu'ils servent sans cesse en exemple, comme la Corée du Sud. Un autre encore est que certaines exigences du Nord, en matière notamment de transparence réglementaire et de protection des investissements, dépassent tout simplement les moyens techniques et institutionnels de plusieurs pays du Sud.
Long et complexe, le travail de l'OMC, mais pas désespéré. On a fait grand cas, à juste titre, de l'entente de dernière minute intervenue à la veille de la conférence de Cancún sur l'utilisation, par les pays pauvres, de médicaments génériques moins chers pour les aider à faire la lutte au sida, à la malaria ou à toutes autres épidémies du genre. Il est également bon de rappeler que le taux moyen des tarifs imposés au commerce des biens dans le monde est passé de 40 % à 4 % de la Deuxième Guerre mondiale à la fin de cycle de l'Uruguay, en 1993.
Apparaissant de plus en plus comme inévitables, le report de la date de la conclusion du cycle de Doha et la révision à la baisse de ses objectifs affaibliront sans aucun doute, pendant un temps du moins, l'institution basée à Genève. Ils ne devraient toutefois pas l'empêcher de poursuivre lentement son chemin, comme l'échec retentissant de la conférence de Seattle, en 1999, ne l'avait pas empêchée de préparer le terrain au lancement du cycle de Doha deux ans plus tard. Cela devrait laisser le temps, à chaque pays, de se préparer le coeur à faire des compromis. Cela repoussera, aussi, malheureusement, encore un peu plus loin, l'adoption de nouvelles règles commerciales attendues avec impatience depuis longtemps par les pays en voie de développement.
Tout cela avec l'espoir qu'au bout du compte, tout le monde en sorte gagnant.

