Deux ans plus tard - Le prix de la guerre

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Joyce Napier
Édition du jeudi 11 septembre 2003

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La rhétorique un peu cow-boy de l'administration Bush perd de son charme par les temps qui courent

Washington - L'autobus dépasse la voiture à toute allure, laissant dans son sillage des automobilistes enragés qui postillonnent derrière leur volant. S'ils n'étaient pas si occupés à débiter des injures en cette heure de pointe, ils auraient lu le panneau-réclame sur le bus, où la photo d'un petit garçon est accompagnée d'un message qui retentit jusqu'à la Maison-Blanche. «Voulez-vous tirer grand profit d'un petit investissement? Embauchez ma maman.»

Voilà une petite vignette qui résume à la fois la crise économique qui sévit aux États-Unis et l'humeur des Américains.

En ce deuxième anniversaire des attentats du 11 septembre 2001, rien ne va plus à la Maison-Blanche. Il y a deux ans, la cote de popularité de George W. Bush dépassait les 80 %, mais elle n'a pas cessé de chuter depuis et atteint tout au plus 45 % aujourd'hui, selon un sondage de la maison Zogby.

Les Américains se souviendront aujourd'hui de l'horreur qu'ils ont vécue, diffusée en direct à la télévision. Mais ils se souviendront aussi de l'immense manifestation de sympathie et de solidarité du monde à leur endroit.

«Aujourd'hui, nous sommes tous américains», clamait un éditorial du Monde. Deux ans plus tard, tout a changé. Le monde ne parle plus de solidarité à l'égard des Américains, au contraire, et les Américains eux-mêmes se demandent, toujours plus nombreux, si leur président mérite leur appui. «Le 12 septembre [2001], George Bush avait le monde entier avec lui parce que le monde entier avait été attaqué», dit Clyde Prestowitz, auteur du livre Rogue Nation (L'État voyou - L'unilatéralisme américain et l'échec des bonnes intentions). «Le 13 septembre, il aurait pu dire aux leaders de la planète: "Venez, je vous invite chez moi et on décidera ensemble de ce qu'il faut faire", et ils seraient venus. Tous les leaders se seraient réunis au ranch de George W. Bush et il aurait obtenu tout ce qu'il voulait.»

Casser des oeufs sans faire d'omelette

Mais l'histoire a évolué différemment. Le président américain a cassé des oeufs et n'a même pas fait une omelette.

Dimanche dernier, dans un discours télévisé, George W. Bush a demandé aux Américains de comprendre et aux leaders du monde de l'aider. En réalité, il a fait mieux. Il a dit à l'ONU -- que son cabinet avait qualifiée d'«insignifiante» le printemps dernier -- qu'elle avait «l'occasion et la responsabilité d'assumer un rôle plus important» en Irak.

L'après-guerre coûtera cher, très cher, à la fois en vies humaines -- des soldats américains meurent presque tous les jours -- et en argent. Bush s'adressera au Congrès pour qu'on lui octroie un budget spécial de 87 milliards de dollars afin de garder ses 130 000 soldats en Irak et de reconstruire ce pays en déroute. Mais après avoir envahi l'Irak en solo (ou presque), miné la crédibilité de l'ONU et heurté presque tous ses alliés traditionnels, il demande de l'aide sans rien céder en retour.

Le mois dernier, un dessin éditorial publié par le Washington Post présentait le président Bush sur le point de tomber dans un précipice. Au-dessus de lui, un hélicoptère de l'ONU survolait la scène. Le pilote, l'air interloqué, regardait le président brandissant une feuille de papier sur laquelle on pouvait lire: «Je vous permets de me sauver, mais voici mes conditions!»

«On a vu notre président faire volte-face avec mauvaise grâce, souligne Clyde Prestowitz. Il demande, il supplie la communauté internationale de nous aider en ajoutant qu'elle en a la responsabilité et que si elle ne le fait pas, elle est en quelque sorte délinquante. Autant dire au monde qu'il faut faire ce que l'Amérique veut parce que l'Amérique sait mieux que quiconque, un point, c'est tout.»

Dans le discours de dimanche dernier, deux mots sont revenus souvent (28 fois): «terroristes» et «terreur».

Pourtant, jusqu'à présent, aucune preuve n'indique que les assassins du 11 septembre 2001 avaient un lien quelconque avec l'Irak et l'ancien régime de Saddam Hussein. Ceci n'empêche pas le président Bush de qualifier l'Irak de «premier front» du terrorisme et les combattants étrangers de «bande de tueurs» venus en Irak, ce lieu de rendez-vous des grands réseaux du terrorisme mondial.

Mardi dernier, la conseillère du président Bush en matière de sécurité, Condoleezza Rice, rencontrait la presse étrangère pour répéter que le patron de la Maison-Blanche maintiendrait le cap.

Pourtant, à ce jour, on n'a trouvé ni trace ni preuve de l'existence des armes de destruction massive, le grand prétexte de cette guerre.

L'Irak représentait une menace directe pour les Américains, disait-on. Bush parle maintenant d'une guerre préventive, d'une opération militaire qui visait à libérer les Irakiens, à désarmer l'Irak, à protéger le territoire américain, on ne sait plus trop. Les Américains, eux, y croient toujours. Et selon un sondage publié la semaine dernière par le Washington Post, une forte majorité d'Américains croient toujours que Saddam Hussein est responsable des attaques du 11 septembre 2001. Mais du même coup, plus de 130 000 soldats américains sont en Irak, et si on additionne les membres de leurs familles, leurs proches et leurs connaissances, voilà une bonne tranche de l'électorat qui se demande si les soldats reviendront et, si oui, quand.

Il y a quelques semaines, une famille de la région de Washington a enterré un fils, tombé en là-bas. Cette famille se souvient du défi lancé par Bush devant les caméras de télévision à tous ceux qui voulaient combattre les troupes américaines en Irak: «Qu'ils viennent, on les attend!»

«Ils sont venus et ils ont tué mon fils!», disait la mère en larmes. La rhétorique un peu cow-boy de l'administration perd de son charme par les temps qui courent. Et si, d'un côté, les grands réseaux américains se font encore les porte-parole du département d'État en diffusant émission spéciale après émission spéciale sur «la guerre contre le terrorisme» et la «libération de l'Irak», de l'autre, la presse écrite se montre plus critique. «Avons-nous un plan B?», titrait récemment un magazine en publiant la photo d'un jeune soldat américain dans les décombres d'une ville irakienne.

Économie chancelante

Cela étant, à l'approche de la campagne pour sa réélection, Bush ne peut plus se satisfaire du discours contre l'«axe du mal», les terroristes et les malfaisants. En effet, au pays de l'«alerte orange», la reprise économique tarde à venir. Selon les estimations officielles, le déficit budgétaire va atteindre 500 milliards de dollars, un chiffre qui dépasse l'entendement pour le commun des mortels, soit le déficit le plus important jamais enregistré.

Depuis son élection, Bush a réduit les impôts comme un conservateur et dépensé comme un libéral. Entre janvier dernier et aujourd'hui, 600 000 emplois ont disparu.

George Bush est donc hanté par des préoccupations d'ordre plus national: le prix du lait, le pouvoir d'achat des Américains et l'emploi.

Tout cela rappelle l'épisode où George Bush père, sorti victorieux de la guerre du Golfe avec l'appui de 80 % des Américains, était parti en campagne électorale coiffé de sa couronne de lauriers. Quelques mois plus tard, il tombait sous les coups d'un Bill Clinton qui, lui, avait compris que les victoires militaires n'achètent pas de pain et ne créent pas d'emplois. Son slogan électoral était cinglant, dévastateur: «It's the economy, stupid!»

Bush fils a appris la leçon de la défaite paternelle. Lors de sa première campagne électorale, il avait promis de cultiver l'immense jardin qu'est l'Amérique, l'économie, l'emploi, les réductions d'impôts et de taxes. Il rendrait leur argent aux Américains, réduirait la taille du gouvernement, etc. En somme, un conservatisme gentil et très pieux qui se résumait en trois mots: le baseball, la Bible et le barbecue.

Leadership géopolitique

Mais pendant que Bush fils parlait de questions nationales, dans les coulisses du pouvoir, à Washington, des néoconservateurs plus sérieux se réunissaient. Parmi eux, le candidat à la vice-présidence, Dick Cheney, son lieutenant, Paul Wolfowitz, l'actuel secrétaire d'État à la Défense, Donald Rumsfeld, et Jeb, le frère de George W. Leur projet était plus ambitieux que celui du candidat à la présidence: faire des États-Unis le seul grand pouvoir militaire de la planète.

Le groupe s'appelle Project for the New American Century (PNAC). En septembre 2000, avant l'élection de Bush et presque un an jour pour jour avant les attentats contre le World Trade Center, le PNAC rendait public son manifeste intitulé La Reconstruction de la défense américaine. En quelques mots, selon ses critiques, il s'agissait de rien de moins que de la feuille de route pour la conquête du monde.

Selon ce document de 76 pages, le groupe prône une augmentation de 48 milliards du budget de la Défense afin de «préserver le leadership géopolitique américain» et d'empêcher tout autre pays de le défier. Et afin de faciliter les choses, y lit-on, il faudrait un événement catastrophique, du genre Pearl Harbor, susceptible de galvaniser l'opinion publique et de fournir le prétexte à Washington pour imposer sa domination.

«Avant le 11 septembre, personne ne les prenait au sérieux», souligne Clyde Prestowitz. Ils étaient les hommes de George Bush père. Disparus depuis la victoire de Bill Clinton, ils sont donc revenus et «prennent toutes les décisions».

Le 11 septembre 2001 a donc fourni une légitimité aux néoconservateurs qui chantaient leur blues depuis la fin de la guerre froide. Heureux de s'être débarrassés du président Clinton, qui «lançait des bombes dans le désert irakien», ils ont terminé, avec Bush fils, le travail amorcé par Bush père. Et, sur le plan politique du moins, ils prennent toute la place.

Quant aux démocrates, divisés et affaiblis, ils ne veulent pas trop critiquer la politique étrangère de l'administration Bush, de peur de paraître antipatriotiques.

La critique vient donc surtout de l'étranger, mais dans l'opinion publique américaine, l'étranger n'a pas la cote par les temps qui courent.

En cet anniversaire du 11 septembre, les Américains sont encore meurtris. Et ils ont encore très peur. Mais cette fois-ci, il n'y a personne pour les consoler. Et pendant ce temps, quelque part dans le monde, Saddam Hussein et Oussama ben Laden courent toujours.


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