Dans la foulée du documentaire À hauteur d'homme - Derrière l'image
Mots clés : politique
Les affrontements entre politiciens et journalistes ne sont pas nouveaux

Photo: Jacques Nadeau
La rare exception fut Le Devoir qui a tenu tête au gouvernement Duplessis. Le 13 juin 1958, Le Devoir publie ce qui allait devenir le scandale du gaz naturel, soit la vente d'actions en Bourse par laquelle des ministres du cabinet Duplessis avaient empoché gros. Déjà, les journalistes du Devoir n'étaient pas invités à la dictée du vendredi, mais lorsque l'un d'eux (Guy Lamarche) se présenta au bureau du premier ministre, Duplessis expulsa l'«effronté» de ce journal «canaille, puant, putride et cancéreux».
Michel Roy, journaliste à l'époque au quotidien Le Canada puis au Devoir, se souvient de l'ère duplessiste comme de celle où les journalistes étaient des paillassons. «À ce moment-là, les journalistes se comportaient comme des esclaves. Ils s'inclinaient. Il était impensable d'engager des débats sur la place publique avec M. Duplessis. Les journalistes redoutaient le pire: la moindre phrase indélicate pouvait provoquer une punition», affirme M. Roy, aujourd'hui président du Conseil de presse du Québec.
De nos jours, il est acquis que les journalistes remettent en question, décodent et contournent la propagande partisane. «Cette époque est heureusement révolue. Mais il y a un fond de politesse qu'il faut maintenir et qui n'est pas toujours en vigueur», soutient M. Roy, qui ne voit pas pour autant un manque de respect dans la façon de faire des journalistes. «Un premier ministre qui est cohérent doit répondre aux questions qui lui sont posées», ajoute-t-il.
Dans les coulisses
Mais voilà, le film de Jean-Claude Labrecque montre un Bernard Landry qui esquive les questions des journalistes et leur sert une «cassette» qui a été préparée quelques minutes plus tôt avec ses conseillers. C'est d'ailleurs là l'aspect percutant du film de Jean-Claude Labrecque, soit l'accès aux coulisses de la machine péquiste qui entoure le chef. Les proches conseillers de M. Landry lui rappellent souvent qu'il faut éviter de se fâcher. «Mettez-vous sur la camomille», lui lance Jacques Wilkins, directeur des communications. «Les journalistes attendent juste que vous pétiez», prévient l'attaché de presse Hubert Bolduc.
Au total, plus de 150 heures ont été tournées par M. Labrecque. Pendant trois mois, Bernard Landry a eu un micro accroché à son veston. Au moment où il a accepté la demande de Jean-Claude Labrecque et de la productrice Monique Simard (ancienne députée péquiste), M. Landry et son parti étaient sur une pente ascendante.
Mais la possibilité d'une victoire est devenue un chemin de croix. Cela devint flagrant à partir du débat des chefs, qui marqua un tournant dans la campagne. Dès lors, Bernard Landry est déstabilisé. Face aux journalistes, il est désormais sur la défensive. Le langage corporel de M. Landry ne trompe pas. Hors caméra, il explose. «Ostie. J'en ai plein l'cul des soi-disant professionnels de l'information», lance-t-il en frappant le mur.
Faiseurs d'image
Dans les premières semaines de campagne, Bernard Landry semble pourtant inébranlable en conférence de presse, où il lit ses engagements électoraux et réussit à conserver un ton bon enfant. Les faiseurs d'image autour de lui semblent avoir réussi à calmer le volcan. La situation n'est pas propre à Bernard Landry. D'autres chefs avant lui sont passés entre les mains de communicateurs afin de contrôler le contenu du message et l'image de celui qui le livre en public.
Le premier ministre Jean Lesage portait des chaussures à semelles compensées pour paraître plus grand. Pour la campagne électorale de 1966, l'entourage de Daniel Johnson père avait fait coudre toutes les poches des vestons du chef de l'Union nationale afin qu'il évite d'y mettre les mains comme il en avait la fâcheuse habitude lors de ses discours. Robert Bourassa a changé de lunettes maintes fois.
Malgré les efforts de ses conseillers, Bernard Landry est toutefois inquiet face aux journalistes qui exercent ce «métier de tordus» et de «vicieux». Dans les premières heures suivant le débat des chefs, il confie à ses conseillers qu'il craint que son «message» ne passe plus. «Ils vont saboter notre campagne», affirme-t-il.
Chose certaine, les relations deviennent de plus en plus tumultueuses. Mais Gilles Lesage, journaliste et éditorialiste du Devoir à la retraite, ne croit pas qu'il s'agisse d'un souque à la corde entre deux puissances, politique et médiatique, comme le soutient Jean Charron dans son livre La Production de l'actualité. «Le vrai pouvoir, ce n'est pas nous qui l'avons, sauf en période de crise. Et une campagne électorale, c'est la grande crise», estime M. Lesage.
Ce dernier rappelle d'ailleurs que les politiciens sont souvent «prêts à tuer le messager et ne sont pas de bonne humeur quand on fait notre ouvrage». Le journaliste Yves Malo de TVA, qui a couvert la campagne de Jean Charest puis celle de Mario Dumont, partage cet avis. Selon lui, si Jean-Claude Labrecque avait suivi les chefs libéral ou adéquiste, il est vraisemblable qu'il aurait vu le même jeu de bras de fer.
«Notre job, c'est d'aller au delà des plans de communication des partis politiques. Aller au delà, c'est aller là où ils ne veulent pas que tu ailles», affirme Yves Malo.
Chez les libéraux
Et pour Jean Charest, ce terrain miné que l'on tentait d'éviter était les défusions municipales. Deux proches conseillers du chef libéral ont d'ailleurs été dépêchés auprès de M. Malo pour lui demander quand il lâcherait prise sur ce dossier. «Avec la courtoisie, tout est permis. Surtout si le politicien ne répond pas à la question. [...] Avec Jean Charest, j'avais toujours deux questions, une sur le sujet du jour et une sur les défusions, son talon d'Achille pendant et après les élections», explique le journaliste.
Dans les rangs libéraux, on estime que M. Charest n'a pas eu la partie facile avec les journalistes mais on ajoute également qu'il n'y avait pas pour autant d'antagonisme. Un chef qui emprunte cette voie risque de dévier du plan de match du parti, explique-t-on tout en rappelant qu'une campagne électorale, «ce n'est pas une descente tranquille en rivière».
Du côté de l'Action démocratique, dont le chef a été égratigné en tout début de campagne, on estime que les journalistes ne sont pas des adversaires mais des éléments incontournables pour atteindre la population. «Une campagne électorale, c'est le quotidien des politiciens à la puissance 10. Dans le feu de l'action, dans l'intensité d'une campagne électorale, tu peux être déçu et choqué. Je ne suis pas surpris d'avoir vu la réaction de M. Landry. Je ne pense pas qu'il y a un politicien qui est satisfait de sa revue de presse à 100 % à moins de l'écrire lui-même», commente Jean-Luc Benoît, attaché de presse de Mario Dumont.
Quant au tempérament bouillant de M. Landry, il n'étonne pas. Plusieurs journalistes ont goûté aux invectives de l'homme politique lorsqu'il était mécontent de la publication d'un article ou de la diffusion d'un reportage télé. Les journalistes qui ont suivi sa carrière politique sont unanimes à dire que le comportement colérique de M. Landry n'a fait que s'accentuer au cours des années.
«Le peuple voudrait un premier ministre plus pondéré, plus serein, capable d'expliquer que c'est non et pourquoi c'est non. Ce spectacle qu'il offre, s'il plaît à une fraction de militants, déplaît à une majorité de gens», fait valoir Michel Roy.
Vos réactions
Si les politiciens ne sont pas là pour imposer leur «message», les journalistes et les médias non plus! - par bernard giroux
Le mardi 09 septembre 2003 16:00
Où sont les journalistes? - par Marie-Ève Maheu (memaheu@hotmail.com)
Le samedi 06 septembre 2003 16:00

