La poésie des mondes au bord de l'écroulement
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Dans Gaz Bar Blues, Louis Bélanger explore la face tendre des hommes

Aujourd'hui, il y a un film du même Louis Bélanger: Gaz Bar Blues. Entre les deux, la mystérieuse transmutation des souvenirs en fiction, les doutes d'un cinéaste qui s'est d'abord demandé en quoi son enfance méritait de devenir matière de scénario. «C'est bien impudique, faire du cinéma», déclare-t-il. Son premier long métrage, Post Mortem, qui l'a lancé sur la scène cinématographique québécoise, était plus cérébral, plus éloigné de lui. Avec Gaz Bar Blues, le talentueux cinéaste de 39 ans a pénétré des nouvelles zones d'émotion et d'humour.
Ce film nous ouvre la porte d'une petite station-service, dirigée par le papa (Serge Thériault), avec ses fistons qui l'assistent mais aussi la bande des habitués désoeuvrés. Hold-up, petits larcins, concurrence des libre-service; tout condamne le commerce à mort, mais une douceur de vivre s'effacera avec lui.
«J'ai voulu faire un film sur la fin d'un monde, explique le cinéaste. Il y a quelque chose de poétique dans un mode de vie qui n'est pas obsédé par la performance mais repose sur des valeurs humaines. Small is beautiful. Je dis ça tout au long de mon film. Le plaisir, l'amitié, l'amour ne riment pas toujours avec rentabilité, mais pourquoi la rentabilité devrait-elle toujours avoir le dernier mot?»
Comme nous tous, Louis Bélanger a été élevé dans un monde bipolaire. D'un côté, les capitalistes. De l'autre, les communistes. «C'était une façon d'expliquer le monde, résume-t-il. En 1989, avec la chute du Mur, tout a basculé. On assistait au jour 1 d'un nouveau modèle appelé à devenir le même partout. Et c'est ça qui m'écoeure. J'ai eu envie de demander: n'y a-t-il pas moyen d'adopter des modèles différents? C'est la question posée aussi par les altermondialistes.» Dans son film, le fils aîné ira vivre à Berlin les jours historiques de la chute du Mur, comme le cinéaste l'avait fait lui-même. Ce sont les propres photos-témoignages de Louis Bélanger qui sont utilisées dans Gaz Bar Blues.
Le père retrouvé
On l'a dit et répété: le cinéma québécois en est un de la quête du père, entité fuyante, absente, au profil bas, et de la mère omniprésente, dévoreuse. Nos réalisateurs ont exploré ce thème ad nauseam. Or Gaz Bar Blues s'aventure en sens contraire. Un père y occupe l'espace entier, étouffant ses fils à force de vouloir les garder auprès de lui, les aimant pourtant. Le film met en scène des hommes de tous âges, roués, tendres, violents parfois, mais pleins de sensibilité. De la mère décédée, il ne sera à peu près pas question.
Louis Bélanger vous dira qu'il n'a pas voulu faire oeuvre de sociologue, afin de redonner une place au mâle québécois, ce mal aimé de notre fiction. Mais chaque fois qu'il cherchait à mettre une femme dans le scénario, la mère par exemple, la greffe refusait de prendre. «Dans ce film, je me suis coupé des femmes, révèle le cinéaste avec un soupir. Moi qui ai eu tant de plaisir à diriger Sylvie [Moreau] dans Post Mortem... En plus, ma mère était la colonne vertébrale du foyer et de la station. En cours d'écriture, je suis allé la voir pour lui dire: "Excuse-moi maman, je suis en train de te tuer. L'histoire du film veut ça."»
Gaz Bar Blues, c'est un monde d'hommes, mais Louis Bélanger précise que les femmes n'ont pas le monopole de la douceur. «La camaraderie, c'est beau; puis j'avais envie de montrer la tendresse d'un père pour ses enfants, qui se laissent attacher à la station parce qu'ils aiment leur père en retour. Les hommes expriment leur tendresse par le non-dit, les phrases échappées, nos aînés surtout. Avec Gaz Bar Blues, je me paie une revanche. Mon père s'était fait renvoyer par Esso. Dans le film, le personnage choisira son destin. Je lui dois bien ça. J'ai plus appris de la vie dans la station-service de mon père que sur les bancs d'école.»
Pas complètement autobiographique, Gaz Bar Blues, mais en grande partie, tout de même. Guy Bélanger, le frère de Louis, a repris vie à travers le fils rivé à son harmonica qui ne rêve que de musique, incarné par Danny Gilmore. «Le personnage, c'est mon frère. Il voulait devenir musicien de blues, et il l'est devenu. Guy a d'ailleurs fait toute la musique du film.»
Le cinéaste avait envie depuis longtemps de travailler avec Serge Thériault. «Je trouve que les acteurs étiquetés drôles sont toujours bons dans les dramatiques. Il a eu un vécu rough et il est capable d'une grande douceur. J'avais besoin de ça.» Louis lui a beaucoup parlé de son père, transférant des traits de l'un à l'autre: «Comme lui, il ne sacre pas, il est respecté, il est bon.»
Louis Bélanger vit le cinéma comme une aventure. Il aime s'amuser, s'encadrer de comédiens qui l'inspirent. Serge Thériault, Gaston Lepage, Gilles Renaud, Daniel Gadouas et les autres, il a trippé avec eux sur le plateau. La station-service a été érigée à Montréal pour les besoins du film. «Mais des automobilistes s'arrêtaient dans l'espoir de faire le plein. C'était signe que le décor avait pris vie.»
Un drôle d'art, que le septième, qui se vit beaucoup en groupe. Louis Bélanger a l'habitude du partage. On ne pousse pas dans une station-service sans développer le goût des autres. Ce goût-là, il le retrouve à la Coop vidéo, maison de production qui repose sur des idéaux collectifs, dont il parle comme d'une école d'entraide, voire une religion. Là-bas, aux côtés de Robert Morin, de Denis Chouinard et des autres cinéastes de la boîte, il a l'impression de dire: «Sus à l'insignifiance!» Un mot d'ordre dont Gaz Bar Blues est tout entier imprégné.
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Le gaz est à combien? - par Réjean Réjean Allard
Le dimanche 24 août 2003 08:00

