La mort qui dérange - L'invincible tabou
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Encore aujourd'hui, plusieurs évitent tout simplement de parler du décès
Malgré une certaine réhabilitation du rite funéraire au sein de la société québécoise, la mort reste un sujet tabou et plusieurs baby-boomers évitent tout simplement d'en parler. Les personnes touchées par la perte d'un être cher sont rapidement laissées à elles-mêmes, et on ne sait plus comment aider les mourants. Pourtant, tout le monde connaît le deuil dans sa vie et sera un jour confronté à sa propre mort. Mais on continue à vivre comme si la grande Faucheuse n'existait pas.Il est arrivé un temps où la mort n'a plus été perçue comme un cycle normal de la vie, mais comme un ennemi à abattre. La science allait donner la vie éternelle aux humains et plusieurs ont cru en sa parole. «La science nous a promis monts et merveilles et elle nous a déçus. Entre temps, nous avons évacué la mort de notre quotidien», constate Roger Régnier, qui travaille sur le deuil depuis plusieurs années et qui offre son soutien aux personnes qui ont perdu un proche à l'hôpital Notre-Dame.
Cette «évacuation de la mort» se reflète dans plusieurs valeurs de notre société. La multitude de pots de crème vendus pour ralentir le vieillissement de la peau et la multiplication des opérations de chirurgie esthétique pour éliminer les rides en sont bien la preuve. «Nous sommes dans une société qui nie la mort. Les valeurs d'aujourd'hui sont centrées sur l'apparence extérieure, le matérialisme, l'hédonisme, l'esthétique et le désir de rester jeune», affirme Louise Bouchard, qui est professeure à la Faculté des sciences infirmières de l'Université de Montréal et qui s'intéresse aux rituels qui entourent la mort.
La difficulté de vivre le deuil
Mais, quand la mort frappe, les gens se retrouvent dépourvus devant elle. «Les Québécois n'ont plus de mots pour expliquer ce qui se passe de l'autre côté depuis qu'ils ont rejeté la religion catholique. Ils ne savent plus où la personne s'en va», indique Nicole Bouchard, responsable du Laboratoire d'expertise et de recherche en anthropologie rituelle et symbolique (LERARS) de l'Université du Québec à Chicoutimi.
«Il y a énormément de travail à faire sur les représentations de la mort aujourd'hui. Il faut retravailler, recomposer des symboles et des signes pour aider les gens à mieux comprendre la mort et à l'accepter», ajoute Mme Bouchard.
De plus, comme la mort dérange, «le deuil, qui est relié à la mort, dérange lui aussi», souligne M. Verreault. Les gens se sentent mal à l'aise devant une personne qui vit un deuil et ne savent pas toujours comment la réconforter. «Les amis ou les proches ont parfois de la difficulté à supporter l'autre dans sa peine, à supporter sa présence, à supporter qu'il soit dans cet état-là. Les gens ont de la misère à l'endurer, alors, ils arrivent avec des phrases comme: "il faudrait que tu ailles mieux maintenant"», a constaté M. Régnier.
Pourtant, le deuil est loin d'être une maladie et il est normal que des personnes «pleurent pendant plusieurs semaines parce qu'elles ont perdu un être qu'elles aimaient», souligne M. Régnier. Mais le deuil est aujourd'hui difficile à vivre: «le deuil isole les personnes de deux façons. Premièrement, dans leur deuil, elles sont privées de quelqu'un qui était très proche. Ensuite, elles sont isolées par le manque de soutien», déplore M. Régnier.
Pour combler l'absence de soutien, la majorité des salons funéraires offrent aujourd'hui de l'aide psychologique aux familles qui le désirent. Les hôpitaux sont également pourvus de personnes qualifiées pour aider les gens à vivre leur deuil.
Gilles Deslauriers, un psychothérapeute qui travaille chez Leucan depuis 15 ans, apprend même aux parents dont l'enfant vient d'être emporté par le cancer à identifier dans leur entourage les personnes «ressources» et les personnes «toxiques». «Les personnes toxiques, ce ne sont pas nécessairement des personnes qui ont de mauvaises intentions, mais elles n'aident pas les parents à vivre leur deuil [en amoindrissant la perte], explique M. Deslauriers. C'est important de dire aux personnes qui vivent un deuil qu'elles ont le droit et la possibilité de tasser pour un bout de temps les gens qui leur nuisent».
La perte des repères sociaux
Autrefois, au Québec, on calculait la durée du deuil selon le temps de décomposition du corps dans la terre, ce qui était environ un an, explique l'anthropologue Luce Des Aulniers, professeure au Centre d'études sur la mort de l'UQAM. Au bout d'un an, la collectivité organisait une commémoration, et le deuil social de la personne pouvait se
terminer.
Mais pendant toute une année, les gens avaient face aux endeuillés «une sorte de vigilance et de sympathie». La communauté s'organisait également, pendant cette période pour aider la personne à effectuer ses tâches quotidiennes.
«Il existait jadis des signes et des symboles pour dire qu'une personne était en deuil», ajoute de son côté Nicole Bouchard. Par exemple, le port de vêtements noirs. «Aujourd'hui, on ne sait plus quand ça commence et quand ça finit. L'espace-temps est très éclaté de ce côté là.»
Plusieurs personnes reprennent le travail quelques jours seulement après l'enterrement d'un proche. Mme Des Aulniers a même constaté une nouvelle attitude chez certains baby-boomers, lors de leur retour au travail, qui est de vivre héroïquement le deuil et «de faire comme si rien ne s'était passé».
Mais ces personnes qui nient la souffrance, la tristesse, la frustration d'avoir perdu un être cher, et qui ne prennent pas le temps de vivre leur deuil, peuvent développer par la suite des dépressions chroniques et des problèmes psychosomatiques, soutient Mme Des Aulniers. Alors que la dépression qui suit normalement la perte d'un proche, elle, «est saine et nécessaire».
Dans sa négation de la mort, la société rejette également les personnes qui ont commencé à la côtoyer. «Quel sort réserve-t-on aux gens qui ne sont plus actifs? Les malades, ceux qui vont mourir? On les tient à l'écart, parce qu'ils ne répondent plus à nos exigences contemporaines», déplore M. Verreault.
«On écarte, on éloigne, on stigmatise à un certain point les personnes qui vont mourir», ajoute Louise Bouchard, qui dirige des étudiants s'intéressant aux soins palliatifs. Mme Bouchard mentionne que très peu de mourants ont droit à des soins convenables pour cette dernière épreuve de leur vie.
Elle indique que même si 80 % des gens meurent à l'hôpital, seulement 10 % des personnes reçoivent des soins palliatifs. «Une minorité de personnes ont le droit à des soins appropriés pour leur dernière tranche de vie. Nous vivons dans une époque d'efficacité des soins médicaux, mesurée selon le taux de guérison. Le gouvernement n'investit pas dans les soins palliatifs», affirme Mme Bouchard.
Selon elle, dans une société qui vieillit comme la nôtre, il est temps d'avoir une importante réflexion, comme collectivité, «sur la façon dont on veut vivre ce passage de la vie à la mort dans les années qui viennent.»
Andrée Gauvin, qui accompagne des malades en phase terminale aux soins palliatifs de l'hôpital Notre-Dame, assure qu'il est faux de dire qu'on ne peut plus rien pour ces personnes. «On peut les accompagner, leur offrir du confort, et un bon contrôle de la douleur. Et quand la douleur est bien contrôlée, il y a plus de place pour la réflexion.» Les gens peuvent ainsi profiter des derniers instants avec leur famille avant de quitter pour l'autre monde.
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