Opinion

L'électricité au Québec - Un changement de cap s'impose

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Jean-Marc Carpentier, Journaliste et vulgarisateur scientifique, spécialisé en questions énergétiques

Édition du lundi 18 août 2003

Mots clés :

Les ressources hydroélectriques québécoises sont renouvelables et pourraient générer une rente collective relativement inépuisable

Journaliste et vulgarisateur scientifique, spécialisé en questions énergétiques, Jean-Marc Carpentier nous a fait parvenir une version condensée d'un texte écrit en épilogue de l'ouvrage La boulimie énergétique, suicide de l'humanité? de Gaétan Lafrance, paru aux éditions MultiMondes.

En Alberta, avant de forer un autre puits de gaz naturel, on ne se demande pas si la province a véritablement besoin de ce nouvel apport en énergie. De la même façon, bien que la production de gaz de l'Alberta soit dix fois supérieure aux besoins de ses consommateurs, le gaz y est vendu au même prix de base que partout ailleurs au Canada ou aux États-Unis. Là-bas, la plus-value de cette ressource naturelle n'est pas utilisée pour subventionner la consommation avec des tarifs artificiellement bas mais sert plutôt à doter la société albertaine d'un fond du patrimoine qui est utilisé pour répondre à des besoins sociaux qui n'ont rien à voir avec l'énergie. Au Québec, nous persistons au contraire à vouloir vendre notre hydroélectricité à son prix coûtant, sans nous soucier de la véritable valeur de cette formidable ressource naturelle.

Avec sa grande quantité d'énergie renouvelable et non polluante, le Québec jouit pourtant d'une situation exceptionnelle au coeur même du plus grand marché énergétique de la planète. Mais pour profiter pleinement des avantages de cette position stratégique, nous devons impérativement revoir les bases mêmes de notre stratégie énergétique, à commencer par le prix auquel nous commercialisons notre électricité.

Sur le marché interne, il est d'abord impératif d'appliquer progressivement la vérité des prix à notre fourniture d'électricité en visant des tarifs semblables à ceux qui se pratiquent ailleurs dans l'environnement économique nord-américain. Pour atteindre cet objectif, il faudrait que le prix de vente moyen d'Hydro-Québec Distribution soit de près de 8 cents le kilowattheure (¢/kWh) (6 ¢ de fourniture, plus environ 1 ¢ de frais de transport et un peu plus de distribution). Ce qui signifie une hausse d'environ 50 % par rapport au prix moyen actuel de 5,1 ¢/kWh.

Loin de progresser vers cet objectif, nous avons plutôt pris du retard avec le gel des tarifs qui a été décrété au Québec depuis près de cinq ans. Or, pendant ces cinq années, le prix du pétrole et du gaz naturel ont globalement augmenté de plus de 50 %. Si, au lieu de geler sans raison les tarifs d'électricité, le précédent gouvernement avait laissé ces tarifs suivre la progression des prix des autres formes d'énergie, nous aurions déjà atteint cet objectif. Le prix moyen de l'électricité vendue chez nous serait alors à peu près égal à celui pratiqué en Ontario et encore largement inférieur à ceux de la Nouvelle-Angleterre. Compte tenu de la bonne tenue de l'économie québécoise au cours de ces cinq dernières années et de l'évolution du coût des autres formes d'énergie, une telle augmentation des tarifs d'électricité aurait pu être intégrée sans trop de douleur par l'économie et les consommateurs.

Quant au trésor public québécois, il serait plus riche d'environ 12 milliards de dollars. Le 3 ¢/kWh de plus qui aurait été ajouté au prix actuel générerait maintenant une rente annuelle de 5 milliards de dollars. En considérant les 2 milliards de bénéfice net qu'Hydro-Québec devrait dégager cette année, c'est 7 milliards de dollars que le patrimoine énergétique collectif des Québécois générerait annuellement, soit l'équivalent du service de la dette au complet du gou-vernement du Québec ou encore 60 % du budget de l'éducation ou 40 % de celui de la santé.

Des tarifs plus réalistes

Mais rien n'a été fait depuis cinq ans et le débat sur le prix de l'électricité reste entier. En fait, au Québec, toute discussion sur les tarifs d'électricité se résume essentiellement à faire un choix dans l'attribution de cette rente annuelle possible d'environ 5 milliards de dollars. Des tarifs plus bas subventionnent la consommation à même cette rente et profitent surtout aux clients institutionnels, commerciaux et industriels d'électricité, qui comptent pour 60 % des re-venus locaux d'Hydro-Québec, contre 40 % pour les consommateurs résidentiels et agricoles. À l'inverse, des tarifs plus élevés dirigent plutôt cette rente vers les coffres du gouvernement qui peut ensuite l'utiliser pour financer ses services publics ou réduire taxes et impôts, ce qui profite davantage aux citoyens de la classe moyenne.

Des tarifs d'électricité plus réalistes auraient aussi d'autres avantages, dont celui de favoriser la mise en place de véritables mesures d'efficacité énergétique. Le prix de l'énergie que l'on peut économiser détermine en effet directement l'ampleur des sommes qu'il est logique d'investir pour réaliser de telles économies. Les bas tarifs actuels limitent donc directement les investissements en efficacité énergétique.

Des tarifs trop bas encouragent également la surconsommation d'électricité en privant le marché d'un véritable signal de prix. C'est ainsi que chaque nouvelle tranche de fourniture coûte actuellement de 6 à 7 ¢/kWh à Hydro-Québec mais n'est revendue qu'à un prix moyen de moins de 3 ¢/kWh. En fait, le seul coût d'alimentation en gaz naturel des futures centrales thermiques d'Hydro-Québec sera environ le double du prix auquel l'électricité qui y sera produite sera vendue aux consommateurs. Quant on sait qu'environ 30 % de notre électricité sert à produire de la chaleur, on comprend qu'il serait beaucoup plus économique de se chauffer directement au gaz naturel ou au mazout et de renoncer à cette production supplémentaire d'électricité. Mais un tel choix est difficile car l'électricité se vend actuellement au Québec moins cher que le gaz naturel. Pour ce qui est de la construction de ces centrales thermiques, Hydro-Québec n'a plus vraiment le choix car rien n'a été fait jusqu'à maintenant pour freiner la consommation d'électricité et aucune nouvelles centrales hydroélectriques ne sera prête à temps pour répondre à la croissance immédiate de la demande.

Encore une fois, des tarifs trop bas envoient un mauvais signal de prix qui empêche les consommateurs d'utiliser chaque forme d'énergie là où elle est la plus efficace. En Ontario, au contraire, on consomme proportionnellement deux fois moins d'électricité et deux fois plus de gaz naturel qu'au Québec. C'est que là-bas, comme ailleurs, l'électricité se vend environ le double du prix du gaz naturel ou du mazout. Ce qui est tout à fait normal puisque cette électricité est à 60 % produite dans des centrales thermiques qui ne transforment en électricité qu'environ 50 % de l'énergie contenue dans ces combustibles.

Potentiel de rentabilité

Pour le Québec, cette situation offre un formidable potentiel de rentabilité. Par exemple, du gaz naturel canadien qui est brûlé en Ontario ou au sud de la frontière pour produire de l'électricité avec un rendement de moins de 50 % pourrait très bien être utilisé au Québec pour chauffer des locaux ou de l'eau avec un rendement de près de 100 %. La moitié de l'électricité ainsi économisée chez nous pourrait être exportée, au double de notre prix local, afin de remplacer celle qui aurait été produite avec ces centrales. En plus d'être très rentable pour nous, une telle substitution aurait le mérite de réduire de moitié la production de gaz à effet de serre associée à cette tranche d'énergie.

En fait, le recours massif au gaz naturel pour la production d'électricité sur la plupart des marchés en périphérie du Québec laisse présager des prix de l'électricité relativement élevés pour l'avenir. Il sera donc de plus en plus rentable non seulement de substituer des combustibles fossiles à notre électricité mais aussi d'exporter davantage de notre production hydroélectrique vers les marché voisins. Au-delà de nos 35 000 mégawatts (MW) déjà en production, il nous resterait encore, en respectant les mêmes critères de rentabilité économique et d'acceptabilité environnementale, une puissance additionnelle d'environ 18 000 MW à aménager à partir de nouveaux sites hydroélectriques. L'essentiel de cette production pourrait être consacrée aux marchés d'exportation. Mais contrairement à l'Alberta, dont les réserves conventionnelles de gaz naturel déclinent déjà, les ressources hydroélectriques québécoises sont renouvelables et pourraient donc générer une rente collective relativement inépuisable.

Si l'ancien gouvernement avait préféré le statu quo en matière de tarifs d'électricité, il a au moins eu le mérite de mettre en place les outils du retour à la réalité économique. Depuis la promulgation de la loi 116, en juin 2000, c'est la Régie de l'énergie qui a le mandat d'encadrer les activités de transport et de distribution d'électricité et d'établir des tarifs qui donneront un rendement acceptable aux quelque 25 milliards de dollars que ces infrastructures ont coûté aux citoyens québécois. La Régie a déjà fait ses devoirs à cet égard en décrétant un taux de rendement d'environ 9 % qu'elle devra très prochainement transposer en nouvelles grilles tarifaires.

À l'inverse, depuis la loi 116, la composante production d'Hydro-Québec est complètement déréglementée et a pour seul mandat de produire et de commercialiser de l'électricité sur les marchés de gros, aussi bien du Québec que de l'extérieur. Il y a trois ans, la loi 116 avait fixé à 2,79 ¢/kWh le prix de fourniture du bloc de production qui était réservé au marché québécois. C'est ce prix de fourniture que le gouvernement actuel devrait maintenant revoir et envisager d'amener progressivement vers sa véritable valeur d'environ 6 ¢/kWh.

Une telle décision devrait cependant reposer sur un consensus social qui suppose certains changements d'attitude chez les différents protagonistes du secteur énergétique. Mais ce n'est pas impossible. Qui aurait pu dire, il y a moins de deux ans, que le gouvernement du Québec et la nation crie en viendraient à conclure une Paix des braves axée sur le développement économique durable du territoire de la baie James? Et si les forces vives de la société québécoise décidaient aussi, en ce début de XXIe siècle, d'oublier leurs certitudes passées pour conclure une nouvelle Paix des braves et placer ainsi le Québec sur la voie du développement énergétique durable? Il vaudrait peut-être au moins la peine d'en discuter.


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