Opinion

La mort du CD

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Philippe Navarro, Québec

Édition du vendredi 01 août 2003

Mots clés : cd

Un désastre? Non. L'industrie du disque s'adaptera à cette réalité

L'industrie du disque compact audio va s'effondrer d'ici quelques années. Comme s'est effondrée l'industrie de la linotypie, comme s'effondrera l'industrie pétrolière lorsque sera découverte la fusion à froid universelle. Ça s'appelle le progrès. Mais nul besoin de s'alarmer. Car c'est cette industrie, et elle seule, qui mourra, puisque le CD n'est, somme toute, qu'une part congrue de l'industrie de la musique prise dans son ensemble.

La mort du CD commercial est programmée dans sa conception même. La fonction d'un support de source sonore, numérique (CD, MP3, DVD audio, etc.) ou analogique (bande magnétique, vinyle) est identique: fournir un courant électrique, via un amplificateur, à des enceintes acoustiques. Le support de la source n'est pas une fin en soi; il n'est qu'une étape parmi un nombre élevé d'étapes (micros, câblages, compresseurs, mixers, filtres, supports, lecteurs, amplis, enceintes, etc.) qui existent entre la molécule d'air qui vibre à la sortie d'un saxophone en studio et la molécule d'air qui vibre à l'oreille du mélomane dans son salon.

Le saint-graal du mélomane est que le timbre et la fréquence de ces vibrations soient identiques. L'industrie de l'audio, depuis plus d'un siècle, a cherché à s'approcher de cet idéal en offrant des produits à la qualité technique toujours accrue. Parmi lesquels le support de la source. Ainsi, le DVD audio est-il l'héritier direct du rouleau de cuivre.

Malgré un certain débat d'initiés qui entoure les mérites respectifs des grandes familles de support de source -- analogique ou numérique -- le mélomane moyen ne veut qu'une chose: que des molécules d'air vibrent agréablement -- et fidèlement -- à ses oreilles, qu'importe la méthode. Un principe de micro-économie veut que, ceteris paribus, moins coûteuse est la méthode, plus heureux est le mélomane.

Déjà, dans les années quatre-vingt, ce facteur avait joué: la copie sur cassette avait ébranlé le tout-puissant disque vinyle trente-trois tours. Or les dégâts avaient été somme toute limités. Car le transfert de tout signal analogique implique une perte, en dynamique et en fréquences. Le transfert numérique, quant à lui, n'implique pour ainsi dire aucune perte sonore. De plus, ce transfert se fait sur le même médium. Le premier venu, avec un ordinateur bon marché, peut créer un CD identique à partir d'un CD donné ou d'information glanée sur le Web. Aurait-on pensé à cela pour la pomme de terre que c'en serait fait des famines.

Une somme d'information

Pourquoi? Contrairement à un vinyle, par exemple, le CD n'est qu'une somme d'information finie. C'est un floppy disk survitaminé contenant 680 megs d'information (on peut y mettre n'importe quoi) et n'ayant presque aucune propriété acoustique. Tout CD, avant d'être gravé, s'est retrouvé stocké sur un disque dur. Que cette information soit transférée de ce disque dur à l'auditeur via une mignonne galette d'argent ou via une connexion haute vitesse ne change rien à cette information, ni au son qu'elle génère. Avec Internet, le CD audio commercial, qui ne peut même pas offrir (à cause de son format) de pochette franchement attrayante, n'apporte presque aucune plus-value au marché.

Car l'information, qui définit le CD, a ceci de particulier qu'elle voyage facilement et souvent gratuitement. Depuis longtemps, les éditeurs de journaux et de livres savent très bien que des dizaines de personnes peuvent lire une copie. De l'information sur un site Web peut se retrouver copiée-collée n'importe où. Rien ne saurait empêcher cela. L'information, si elle s'achète, certes, ne se vole pas. Elle s'échange. Écouter de la musique gratuitement à la radio est tout à fait légal. S'en procurer sur la Toile le sera tout autant.

Un désastre? Non. L'industrie du disque s'adaptera à cette réalité. Elle produira au prix fort davantage de supports de source plus typés, non copiables, non téléchargeables, comme le disque vinyle, ce qu'elle fait déjà pour les grands marchés (É.-U., R.-U., France). Le concert, le récital redeviendront un élément clé de rentabilité des carrières musicales, ce qu'ils étaient exclusivement aux siècles passés. Quelques formules boiteuses de type téléchargement payant survivront tant bien que mal. Le CD vendu en magasin aura, pour l'essentiel, cessé d'être. Mais tant que les hommes fredonneront des airs, la musique vivra.


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