Vivre avec des parents sourds - Ces parents qui ne nous entendent pas
Mots clés :
Pas toujours facile, la vie dans une famille où les parents sont malentendants

Photo: Jacques Grenier
Reste que les familles constituées de parents sourds et d'enfants entendants sont confrontées à des obstacles que d'autres n'ont pas. C'est parfois anecdotique et sans conséquence, comme la fois où Gilles Boucher, devenu sourd à dix ans à la suite d'une méningite, a voulu réparer la radio de son fils. «Il voulait absolument sa petite radio, alors j'ai bien essayé, mais je ne pouvais pas voir si ça s'améliorait! raconte le père de trois enfants entendants. J'ai travaillé longtemps dessus, demandant toujours à mon fils s'il y avait du bruit, pour finalement me rendre compte que c'étaient les batteries qui étaient mortes! Moi, j'étais sûr que c'était ma faute.»
Gêne
D'autres fois, c'est moins drôle. Notamment à l'adolescence, alors que les jeunes, honteux, cherchent souvent à cacher la surdité parentale à leurs amis. «Notre fils le plus âgé a réagi plus fort, se rappelle Gilles Boucher. Il était gêné de nous présenter et quand il croisait des amis dans la rue, il nous demandait d'arrêter de faire des signes.» C'est ce qui inquiète Julie Moon-Tremblay. «Quand elle va arriver à l'école secondaire, le fossé risque de se creuser entre elle et moi, mentionne la mère de 31 ans. Je ne peux pas la forcer à se tenir avec des sourds seulement, alors je vais faire de la sensibilisation pour la prévenir que les autres jeunes vont réagir. Je veux qu'elle soit fière à la fois du français et de la langue des signes.»
C'est possible, clament les enfants entendants. Si la honte de la différence est bien présente à un certain moment, elle ne dure pas. «Je n'ai jamais eu peur de parler en signes devant des gens, mais si j'entendais quelqu'un se moquer de moi, j'arrêtais, dit Frédérick Trudeau, 25 ans. À la longue, c'est même devenu plus un objet de fierté de pouvoir parler deux langues.»
Mais il faut grandir pour apprécier. Quand Hélène Brisebois a invité une amie à la maison pour la première fois, à l'âge de dix ans, l'expérience a tourné court. «Elle a dit que ma mère parlait en bébé, raconte-t-elle. C'est sûr, puisqu'elle ne s'entend pas. J'étais vraiment insultée.» Hélène et Frédérick sont aujourd'hui interprètes professionnels pour les sourds, comme beaucoup de leurs semblables qui ont grandi avec la langue des signes. Ils travaillent d'ailleurs au Congrès mondial des sourds qui se déroule à Montréal jusqu'à demain.
Retard de langage
Grandir sans la voix de ses parents comporte également d'autres difficultés, comme les retards de langage. Par contre, ces problèmes bien réels ne sont pas insurmontables. «Souvent, je ne prononçais pas les mots de la bonne façon, je les inversais, mentionne Hélène Brisebois. Quand les gens voulaient que je répète, j'étais sur la défensive. Je manquais de confiance en moi. Mais c'était pire pour mon frère plus vieux, parce qu'il a passé un an et demi juste avec mes parents. Quand je suis née, je pouvais parler avec lui ou ma soeur, c'était plus facile.»
La mère de Frédérick Trudeau a compensé par la lecture. «Nous allions toujours à la bibliothèque, dit l'interprète. Même qu'à la maternelle, j'étais le seul à pouvoir lire!» Il a bien parlé sur le bout de la langue une partie de sa jeunesse, un défaut que ses parents ne pouvaient remarquer, mais en général, Frédérick Trudeau estime que les jeunes d'aujourd'hui ne font plus autant face à des retards de langage. «Avec la télé, la radio, Internet et les amis, les enfants l'apprennent tout seuls, sans grandes difficultés, soutient-il. Les gros problèmes sont des exceptions.»
Ce qui préoccupe davantage les parents sourds, c'est de trouver un moyen de garder les enfants à l'oeil en tout temps. S'ils échouent, un accident, même bête, fera sortir la frustration et le sentiment de culpabilité. «C'est fâchant quand ma fille arrive en pleurant et me demande pourquoi je ne suis pas venue l'aider quand elle est tombée, explique Julie Moon-Tremblay. J'ai beau lui mentionner que j'étais dans l'autre pièce et que je ne peux pas l'entendre, ça ne règle rien.»
Les parents d'Hélène Brisebois ne prenaient pas de risque et interdisaient aux jeunes de sortir de la cour. «Elle [sa mère] voulait nous voir sans arrêt, dit-elle. Pour nous, pas question de jouer dans la rue. Le samedi, quand on allait voir des amis de la famille, c'était un gros party, on courait partout!»
N'empêche, la surdité et le langage des signes entraînent aussi des avantages. Comme lorsque Gilles Boucher donnait des conseils à son fils au hockey et que l'adversaire ne pouvait pas décoder la stratégie. Ou encore lorsque Frédérick Trudeau faisait entrer sa petite amie en pleine nuit, par la porte de derrière, avec tout le bruit que cela impliquait, sans avoir la moindre inquiétude de se faire surprendre.
Avantages à plus long terme aussi, notamment avec des valeurs d'ouverture aux différences très fortes. «C'est certain que ça permet de comprendre plus facilement les autres cultures, souligne Hélène Brisebois. J'espère avoir transmis cette absence de préjugés à mes propres enfants.»
Vos réactions
Aucun commentaire ... soyez le premier !

