Opinion
Une politique pour les enfants
Mots clés : garderie
Pour qui n'a pas connu l'histoire de l'organisation des services de garde au Québec, il est difficile de reconnaître la place actuelle des centres de la petite enfance (CPE). Cette lettre s'adresse aux dirigeants politiques qui, pour la plupart, n'ont pu participer à l'émergence des idées et des actions sociales et politiques qui ont donné naissance au réseau actuel des CPE. Notre actuel premier ministre avait à peine 10 ans.
Au début des années 70, dans le tourbillon des mutations sociales qui ont abouti à une transformation des idées concernant le rôle de la famille et de l'État, sont nées les garderies. Non pas comme une réalité nouvelle car, déjà, des garderies avaient été mises en place durant la dernière guerre mondiale (début des années 40) pour permettre aux mères de contribuer à l'effort de guerre. Nous parlons plutôt ici des garderies qui sont nées des besoins des parents de travailler, de s'instruire ou de se donner des répits comme famille monoparentale.
À cette époque des projets PIL (projets d'initiatives locales) et des échanges de services de garde entre parents (entre mères principalement), les garderies étaient un combat. Un combat d'abord pour la reconnaissance du besoin de services de garde. À tous les niveaux, les parents (surtout les mères) ont eu à faire la preuve que les enfants «n'en souffraient pas trop». Dans les visions populaires et politiques, les garderies naissantes n'étaient guère mieux que les orphelinats dont le Québec se sortait à peine. Les chercheurs, basant leurs travaux sur les découvertes faites dans les années 50 dans les orphelinats anglais (John Bowlby), suggéraient la possibilité que les enfants, confiés durant leur très jeune âge à des soins non parentaux, souffrent de carence affective marquant le reste de leur vie. Il s'est avéré par la suite que, si c'était vrai dans le contexte des orphelinats de l'époque, ce ne l'était pas pour les garderies. Sur le plan politique, cependant, les garderies étaient encore perçues, il y a 30 ans, comme un service social au bénéfice des familles marginales.
Durant les années 70, les efforts des pionnières ont été graduellement reconnus, ce qui a donné naissance aux «garderies à permis» avec une double approche, soit les garderies sans but lucratif (SBL) et les garderies à but lucratif (BL). Les premières reposaient sur la participation des parents, majoritaires au conseil d'administration et très sollicités pour des travaux divers dans la garderie. C'étaient les garderies des parents qui louaient et, plus rarement, achetaient un local et une cour et y installaient leur équipement. Les garderies BL accueillaient les enfants, la plupart du temps dans la maison des gardiennes elles-mêmes, et étaient gérées par un conseil d'administration dont les parents étaient exclus ou non majoritaires. Dans les deux types de garderie, la formation du personnel n'était soumise à aucune règle et les conditions socio-sanitaires étaient minimalement contrôlées.
La reconnaissance
C'est dans le but de coordonner l'ensemble des divers services de garde qu'est né, au Québec, l'Office des services de garde à l'enfance (OSGE). C'était la première reconnaissance et le premier effort consenti par le gouvernement du Québec d'alors en vue de soutenir et de contrôler l'organisation des services de garde. On y a maintenu la distinction entre le «service de garde en garderie» pour désigner les garderies SBL et les «services de garde à but lucratif» pour désigner les garderies BL. La garde à domicile est toujours restée en dehors du contrôle de l'État.
La question du véritable bénéficiaire des services de garde s'est imposée à la fin des années 70: est-ce un service social à la famille ou un service éducatif pour les enfants? On savait déjà, à cette époque, que la garde partagée entre les parents et des adultes non apparentés ne créait pas de dommage sur le plan du développement social, émotif ou cognitif de l'enfant, à la condition que le service de garde soit de qualité. Mais qu'est-ce qu'un service de garde de qualité? Cette tâche de définir la qualité (et de la maintenir) fut un des principaux mandats de l'OSGE. Ce qui donna lieu à un ensemble de règles concernant la gestion des espaces, de la sécurité et l'ébauche d'un programme éducatif comprenant notamment la formation des personnes qui, de «gardiennes», acquirent le statut d'éducatrices en garderie. En même temps, l'évolution des idées relatives à la place de l'enfant dans la société conféra à ce dernier un statut de «citoyen à part entière» et appuya le principe de la démocratisation des opportunités de développement. Ceci implique une politique éducative cohérente qui favorise les services de garde comme milieu de développement et implique les parents comme partenaires majeurs dans cette entreprise.
L'aboutissement
Les CPE sont issus de cette longue démarche. Ils ont un projet éducatif et s'appuient sur la participation des parents, qui est largement reconnue comme incontournable dans les programmes d'éducation aux jeunes enfants. Les parents, par leur implication, servent à unifier les deux milieux de vie de l'enfant (garderie et maison) et l'aident ainsi à transférer les acquis d'un milieu à l'autre. Pour reprendre l'expression de Urie Bronfenbrenner, le maintien des liens entre la famille et le milieu éducatif favorise la transition écologique, c'est-à-dire le passage d'un milieu à l'autre et le transfert des acquis. Les parents ont déjà une place reconnue et un rôle déterminant dans les conseils d'établissement scolaire et cette place est au moins aussi importante dans les conseils d'établissement en CPE.
Les CPE ont contribué à démocratiser les conditions de travail des éducatrices et, en dépit de revendications non encore terminées concernant certaines mesures comme l'équité salariale, ils ont valorisé les personnes et le rôle déterminant qu'ils jouent dans le développement des enfants. La qualité du milieu éducatif est centrée sur la qualité du personnel éducatif, sur leur formation, leur expérience et leur implication dans le milieu de travail. Ces caractéristiques auront plus de mal à se maintenir dans un environnement qui échapperait au contrôle des parents et de l'État. Si les milieux de garde se développent sans égard à la surveillance de la qualité du personnel. On risque un retour à des conditions de travail négociées à la pièce comme ce fut le cas il y a 30 ans au Québec.
L'organisation des CPE a fortement contribué au développement d'un programme éducatif en milieu de garde. Les garderies ne sont plus qu'un service à la famille; elles combinent un service éducatif aux enfants. Bien que, contrairement aux écoles, même au niveau préscolaire, l'on accorde toujours un rôle prioritaire à la garde par opposition à l'éducation, les centres de la petite enfance sont un milieu d'éducation. Par le programme d'activités, par la structure des groupes d'âge, par le nombre limité d'enfants par groupe, les CPE fonctionnent comme un milieu dédié à l'éducation des jeunes. Les enfants y font des apprentissages qu'ils ne feraient pas en milieu familial, ne serait-ce que l'apprentissage à la vie en société, à la résolution des conflits entre pairs qui ne peuvent se produire ailleurs que dans un groupe social.
Un dernier pas à franchir
Tant que l'on considère les services de garde comme un service pour les familles «qui ne peuvent faire autrement», on ne voudra pas construire une organisation avec une accessibilité universelle. Dans l'état actuel des connaissances, on sait que la fréquentation en jeune âge d'un environnement extra familial pendant une période de la journée ne crée pas de problèmes particuliers aux enfants. On sait aussi que les enfants peuvent tirer profit de cette fréquentation et y acquérir une richesse en matière d'habitudes de vie, de comportement sanitaire et de socialisation qui peuvent avoir des répercussions durant les années futures. La fréquentation d'un service de garde s'assimile davantage à une approche préventive pour les enfants qu'à une approche de pis-aller pour les parents. Mais l'utilisation d'un service éducatif durant la petite enfance ne remplace pas la famille, elle l'accompagne. La contribution des parents reste essentielle.
L'instauration des CPE à 5 $ et l'ouverture d'un grand nombre de places (bien qu'encore insuffisantes) ont facilité l'accès, pour les enfants de toute origine, à ce service. Mais il reste un autre grand pas à faire: celui de l'accessibilité universelle et de la gratuité. Comme les classes de la maternelle à cinq ans, l'accessibilité est universelle sans être obligatoire. Mais la maternelle est «instituée», c'est-à-dire reconnue comme un bien souhaitable et soutenue par l'État. C'est ce qui reste à faire pour parachever le travail entrepris il y a 40 ans au Québec.
Les CPE représentent un acquis social et éducatif qui fait l'envie des autres provinces du Canada et de plusieurs pays occidentaux. Cet acquis résulte des efforts soutenus qu'ont consentis plusieurs gouvernements de partis différents au cours des dernières décennies. Les tergiversations actuelles quant au coût des CPE, à 5 $ ou 6 $, ou plus ou moins selon les conditions des parents, ne font que masquer le véritable enjeu et retarder la mise en place inéluctable d'un service éducatif accessible à tous les plus jeunes. Laissera-t-on passer cette chance d'établir une politique pour les enfants?

