Tabac: chronique d'un désastre annoncé - Les tabaculteurs du Québec crient famine

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Fabien Deglise
Édition du mardi 10 juin 2003

Mots clés :

La lutte contre le tabagisme et la mondialisation ont fait chuter leurs revenus de moitié

Gaétan Beaulieu, les bras chargés de tabac jaune, dans sa ferme de Sainte-Mélanie, dans la région de Joliette.

Photo: Jacques Nadeau

Sainte-Mélanie -- Gaétan Beaulieu, président de l'Office des producteurs de tabac jaune du Québec, n'a jamais fumé de sa vie. Mais le stress inhérent à la prochaine récolte d'herbe à Nicot pourrait l'inciter très vite à en griller une petite. Lutte contre le tabagisme oblige, les revenus de la plantation de tabac qu'il bichonne depuis 23 ans sur les terres sablonneuses de Lanaudière sont désormais en chute libre. Et la production 2003 ne laisse rien augurer de bon pour son avenir ni pour celui des 53 autres tabaculteurs -- massivement installés dans la région -- victimes, malgré eux, de la guerre contemporaine aux volutes de blondes.

L'effet secondaire était prévisible. Mais les gouvernements ont toutefois oublié de le prévoir, dénoncent aujourd'hui en choeur les producteurs de solanacées. «Notre société ne veut plus de consommateurs de tabac, lance Gaétan Beaulieu, au milieu des jeunes pousses qu'il vient à peine de mettre en terre. Ça a forcément une incidence sur les agriculteurs d'ici qui doivent maintenant faire les frais des politiques de santé publique... dans la plus grande indifférence.»

La facture n'est pas facile à digérer. À preuve: devant le nombre croissant d'adeptes de la Nicorette et autres Nicoderm, en mars dernier, Rothmans, Benson & Hedges a décidé de se passer complètement des services des tabaculteurs québécois pour sa production de cigarettes à venir. Manque à gagner: 2,25 millions de dollars, estime l'Office. Et la négociation des achats de tabac pour 2003 qui s'est conclue entre les fabricants restants et les producteurs du Québec, le 1er mai dernier, n'a guère permis de combler le vide: Imperial Tobacco Canada, premier transformateur au pays a baissé ses commandes de 33 %, JTI MacDonald a suivi avec 50 % et les micro-transformateurs -- Tabacs ADL et consorts -- ont emboîté le pas.

Conséquence: «En 2002, nous avons livré 7,5 millions de livres de tabac, souligne M. Beaulieu. Cette année, nos carnets de commande sont remplis... pour 3,5 millions de livres seulement, soit une baisse de 50 % qui va se répercuter directement sur nos revenus.» Une bien mauvaise nouvelle, dont les pourvoyeurs de nicotine en feuille se seraient bien passés quelques semaines à peine après avoir préparé leurs terres pour l'ensemencement. «C'était prévisible, commente Yves-Thomas Dorval, porte-parole d'Imperial Tobacco Canada. La réduction des volumes de vente a obligatoirement un effet sur les volumes d'achat. On ne peut pas se mettre la tête dans le sable. L'industrie du tabac est en déclin au Québec. Il y a moins de producteurs qu'avant, et ce nombre devrait continuer à baisser dans l'avenir. Il n'y a pas de grande surprise là.»

Patrick Boisjoly, jeune tabaculteur dans la trentaine de Lanauraie, vient d'en prendre toute la mesure cette année. L'an dernier, sa ferme a produit 130 000 livres de tabac jaune qui entre dans la composition des marques populaires au pays. Pour 2003, son quota de production a été abaissé à... 64 000 livres. «C'est terrible, dit-il. Surtout que l'on s'attendait à une chute des commandes de 10 à 11 %, comme d'habitude. Depuis quatre ans, ma ferme était très compétitive. Mais, là, dans le contexte actuel, c'est un peu comme si j'avais investi tout mon argent dans Nortel!» Sa récolte à venir devrait toutefois lui rapporter 160 000 $ contre 325 000 $ l'an passé. «Les frais fixes tout comme le remboursement des emprunts passés ne vont certainement pas diminuer au même rythme», dit-il.

Et c'est là que le bât blesse. Incités par le gouvernement du Québec mais aussi par le fédéral, pendant les années folles du tabac, à transformer le sable de Lanaudière en fumée, pour le bien de la région, poussés par les fabricants au tournant de ce siècle à moderniser, à grands coups d'investissements, leurs méthodes de production, les tabaculteurs se sentent maintenant oubliés depuis que le vent chasse la fumée des salles de spectacles, tours de bureaux et centres commerciaux du Québec. «En 2000, nous avons tous modifié nos techniques de séchage pour éviter la formation de nitrosamine, une substance cancérigène, dans le tabac, souligne M. Beaulieu. Ça m'a coûté près de 70 000 $ qu'il va falloir maintenant rembourser même si les commandes continuent de diminuer.»

Le président de l'Office est amer. Et pas seulement en raison de la disparition progressive du tabac du Québec dans les cigarettes vendues au pays. «Le niveau des achats en Ontario a été maintenu cette année, dit-il. Et l'on retrouve également de plus en plus de tabac provenant de Chine, du Costa-Rica ou du Mexique sur le marché. Ce sont les règles du jeu de la mondialisation. Ça soulève bien des questions, mais on peut vivre avec, à condition bien sûr d'être soutenus dans notre reconversion par ceux qui ont décrété la lutte au tabac, comme cela a été le cas dans certains États américains.»

Reconversion. Le mot est à la mode dans les champs verdoyants, à cette époque de l'année, dans les alentours de Joliette. Patrick Boisjoly y a même partiellement succombé en se lançant cette année dans la production d'une autre sorte de vivaces, destinées, celles-ci, aux jardins ornementaux plutôt qu'à l'usine Rothmans de Québec. À quelques encablures de sa ferme, d'autres se penchent sur les concombres, les choux chinois, la chicorée ou même les cantaloups pour fuir un milieu en perdition. «Dans mon cas, c'est encore une production timide et ça ne viendra pas, pour le moment, combler le manque à gagner, dit-il. Mais il faut bien commencer. À 30 ans, je suis capable, contrairement aux tabaculteurs plus âgés, de prendre le virage. Mais pour cela, il faudrait de l'argent.»

L'Office des producteurs le pense aussi et compte bien le faire entendre aux deux ordres de gouvernement dans les prochains jours. Une rencontre est d'ailleurs prévue à Ottawa aujourd'hui avec des responsables du ministère de l'Agriculture, annonce M. Beaulieu qui se rendra également demain à Québec pour rencontrer la nouvelle ministre québécoise de l'Agriculture, Françoise Gauthier. «Le tabac rapporte beaucoup en taxes, dit-il. La production de 2003, aussi petite soit-elle, va permettre aux gouvernements d'engranger pas moins de 315 millions. Une partie de cette somme pourrait sans doute aider des producteurs à se lancer dans de nouvelles cultures.»

Face à l'adversité, les tabaculteurs ne manquent d'ailleurs pas d'idées pour financer leur quête d'un nouveau souffle: une nouvelle taxe imposée aux fumeurs? Le détournement temporaire de quelques millions du Fonds d'assurance récolte? Des subventions offertes par les principaux fabricants de cigarettes au pays? «Dans quelques mois, ils ne pourront plus commanditer d'événements sportifs ou culturels, lance M. Boisjoly. Cet argent pourrait très bien être utilisé pour nous venir en aide.»

L'idée fait éclater de rire le porte-parole d'Imperial Tobacco. «Ces commandites nous aidaient à augmenter nos parts de marché, dit-il. Sans elles, nos volumes de vente devraient donc encore diminuer. Notre job n'est pas de faire pousser du tabac, on fabrique des cigarettes. C'est donc aux agriculteurs de se prendre en main pour se reconvertir. Et puis, on subventionne déjà les producteurs indirectement en achetant leur production à un prix supérieur à celui des marchés mondiaux.» Cette année la livre de tabac jaune sur le marché canadien va se négocier à 2,53 $ la livre, soit trois cents de plus que l'an passé. Le tabac provenant des pays du Sud coûte quant à lui environ 1 $ la livre.


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