Opinion

La population québécoise n'a pas élu l'ADQ... et pourtant!

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Françoise David, Membre du collectif D'abord solidaires
Lorraine Guay, Membre du collectif D'abord solidaires

Édition du samedi 07 et du dimanche 08 juin 2003

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Après le discours inaugural de Jean Charest, Mario Dumont avait la mine réjouie... et pour cause! Une bonne partie de son programme électoral se retrouve sur la planche à dessin du gouvernement libéral au pouvoir! Pour celles et ceux qui en doutaient encore, le discours inaugural fait ressortir la vraie nature du nouveau premier ministre: un conservateur déguisé en libéral ou plutôt un adéquiste égaré dans le parti qui avait impulsé la Révolution tranquille et fait adopter l'assurance-maladie en 1970. Ce «progressiste-conservateur-libéral» nous propose une grande «marche en avant vers le passé» comme projet de société auquel nous sommes conviés à participer avec enthousiasme: Jean Lesage et même Robert Bourassa doivent se retourner dans leur tombe!

Un vent glacial

Si le discours de Jean Charest sonne comme de la musique aux oreilles du président du Conseil du patronat, il produit sur nous l'effet d'un vent très froid. En effet, son appel lancinant à en finir avec un État prétendument trop interventionniste, sa foi quasi religieuse dans les seules vertus du libre marché et de l'entrepreneurship pour produire et redistribuer la richesse, sa glorification des intérêts individuels au détriment des solidarités collectives, toutes ces idées anciennes et périmées feront reculer le Québec car elles ont déjà fait leurs preuves en matière d'accroissement des écarts et de fractures sociales.

Convenons que les libéraux annoncent qu'ils feront ce qu'ils ont dit qu'ils feraient. Il y a quelques bonnes nouvelles: les intentions affirmées envers les enfants autistes, les maisons d'hébergement pour femmes victimes de violence conjugale et le logement social, de même que l'institution d'une enquête indépendante sur la gestion de la forêt publique. Il faut également souligner la décision d'engager le gouvernement dans une révision du mode de scrutin «afin que la distribution des sièges à l'Assemblée reflète plus fidèlement les suffrages exprimés».

Pour le reste, le programme des libéraux était limpide: réduction de la taille de l'État et modification de son rôle, gel des budgets partout sauf en santé et en éducation, recours à la sous-traitance dans le secteur public, «partenariats» accrus avec un secteur privé «sanctifié», utilisation des organismes communautaires au service de l'État, etc.

Une ponction de 15 milliards

Le discours inaugural maintient le cap sur la réduction des impôts des particuliers. Des baisses massives d'impôts ont été promises sans que, toutefois, l'on dise trop fort qu'il s'agit au total d'une ponction de 15 milliards de dollars dans le budget de l'État en cinq ans. Mais jamais M. Charest, qui connaissait le budget Marois, n'avait laissé entrevoir un soupçon d'inquiétude face à l'état des finances publiques. C'est seulement une fois élu qu'il s'est empressé de trouver un supposé trou de 4,3 milliards dans ce budget annoncé. Curieux, non? N'oublions pas que le nouveau gouvernement martèle depuis un mois que ce trou oblige l'État québécois à d'importantes compressions dans presque tous les ministères.

La réalité, c'est que le gouvernement libéral-adéquiste veut à tout prix baisser les impôts, non pas parce que c'est mieux ou plus juste envers la population mais à cause d'un credo néolibéral qui ne tient pas la route: «Notre fardeau fiscal est un obstacle. C'est le meilleur incitatif pour que nos gens les plus brillants aillent gagner leur vie ailleurs.» Plutôt méprisant pour les femmes et les hommes du Québec qui choisissent de vivre ici! Sont-ils moins brillants que les autres? Ou bien sont-ils conscients d'appartenir à une société qui, malgré ses imperfections, continue d'offrir des espaces de solidarité sociale et des milieux de vie épanouissants pour une bonne majorité de gens?

D'autres perles du même genre nous indiquent hors de tout doute que nous faisons face non pas à un gouvernement «pragmatique» ou habité par le «bon sens» mais à une équipe qui s'inspire des credos de l'Institut économique de Montréal, ce think tank de droite qui pourrait parfaitement conseiller George W. Bush. Par exemple: «C'est cette liberté individuelle qui permettra une meilleure répartition de la richesse et une plus grande justice sociale.» Depuis quand la redistribution de la richesse collective repose-t-elle sur l'entrepreneurship, aussi valable soit-il? Les patrons de PME ou de multinationales ne nous ont pas habituées à tant de générosité, eux qui critiquent, bon an, mal an, les modestes augmentations du salaire minimum consenties par les gouvernements.

Une «joyeuse tempête» en vue

À semer des vents de cette force-là, le gouvernement se prépare une joyeuse tempête! Comment, en effet, l'équipe Charest pourra-t-elle à la fois réaliser des baisses d'impôts massives tout en assurant un soutien important à la famille, en luttant contre la pauvreté et le décrochage scolaire et en mettant fin aux listes d'attente dans la santé? M. Charest nous promet tout cela sur un horizon de quatre ans. Plus encore, il veut diminuer la charge fiscale des familles de la classe moyenne mais augmenter les frais des services de garde! Est-ce à dire qu'au bout du compte, ces familles, avec dans leurs poches quelques centaines de dollars économisés en réduction d'impôts, devront les dépenser pour des services que notre société reconnaît comme essentiels? En sera-t-il de même dans d'autres domaines, pour d'autres services publics ou parapublics? Ira-t-on jusqu'à instaurer des frais de scolarité dans les cégeps? Est-ce de cette façon que M. Charest entend restaurer la confiance en l'État, un État déchargé par ses soins de plusieurs responsabilités que seules les personnes qui en ont les moyens pourront toujours se payer dans le privé? Dans tous les pays industrialisés où cette méthode a été et est utilisée, on a assisté au désenchantement de la population, à une augmentation des écarts de richesse et, surtout, au recul de la mobilisation citoyenne pour bâtir une société où toutes et tous bénéficient des mêmes droits et des mêmes chances. Lorsqu'un gouvernement ne fait plus de l'État le lieu privilégié de redistribution de la richesse, lorsqu'il privilégie le laisser-faire dans l'économie, augmentant ainsi la précarité des droits et des revenus des travailleurs, lorsqu'il sacrifie le caractère public et universel des services publics sur l'autel de la mondialisation néolibérale et d'une concurrence le plus souvent inéquitable... alors, ce gouvernement ne mérite plus la confiance des citoyens. Et il faut penser à un changement de gouvernement.

Garder le cap sur le bien commun

M. Charest n'a pas été élu pour procéder au démantèlement de l'État québécois, ni pour remplacer la solidarité par une compassion douteuse, assortie de mille et une conditions à l'endroit des plus pauvres. Si, en dernière instance, il appartient à l'Assemblée nationale de décider, les changements d'orientation proposés dans le discours inaugural sont trop importants pour être mis en application au pas de course, sans débat public et sans véritable implication de l'ensemble des acteurs concernés.

Soyons claires: nous ne nous opposons pas à une réflexion sur un État devenu souvent bureaucratique et éloigné des préoccupations quotidiennes des citoyens. Nous ne proposons pas non plus le «tout à l'État» ni la fin des libertés individuelles auxquelles nous sommes très attachées. Oui, nous devons réfléchir collectivement aux rôles respectifs des gouvernements, des instances régionales, des municipalités, des mouvements sociaux et autres groupes issus de la société civile. Et la valeur centrale qui devrait guider notre réflexion collective, celle qui devrait nous permettre de juger le gouvernement libéral, c'est la recherche du bien commun... une perspective qui exige vigilance et mobilisation citoyennes.


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