Entrevue avec José Bové - Le Canada devrait interdire les farines animales

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Fabien Deglise
Édition du lundi 02 juin 2003

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La découverte d'un cas unique d'ESB possiblement indigène en Alberta devrait «servir de leçon» aux agriculteurs, consommateurs et politiciens canadiens

José Bové, président de la Confédération paysanne en France.

Photo: Agence Reuters

Une vache infectée, 1049 bêtes abattues ou sur le point de l'être: face à l'encéphalopathie spongiforme bovine (ESB), le Canada se trouve à des années-lumière de l'Europe où, depuis 1996, la «vache folle» a coûté la vie à environ 200 000 bovins comme à une centaine d'humains. N'empêche, la découverte d'un cas unique d'ESB possiblement indigène en Alberta devrait «servir aujourd'hui de leçon» aux agriculteurs, politiciens ou consommateurs et les inciter à «repenser globalement l'agriculture canadienne», croit José Bové, président de la Confédération paysanne en France. Histoire d'éviter que la crise n'aille plus loin.

La folie de la vache Angus noire, identifiée par les inspecteurs de l'Agence canadienne d'inspection des aliments (ACIA), n'a pas étonné outre mesure le fervent pourfendeur de l'industrialisation de l'agriculture qui, au cours des dernières années, est venu à plusieurs reprises de ce côté-ci de l'Atlantique. «Le Canada, comme la plupart des pays industrialisés, a engagé depuis longtemps son agriculture dans une logique productiviste», a-t-il déclaré la semaine dernière lorsque Le Devoir l'a joint par téléphone en France, où il prend actuellement part au contre-sommet du G8. «Or, à partir du moment où on veut gagner plus en diminuant les coûts et en concentrant les activités agricoles, on concentre aussi les problèmes et on augmente les risques. Ce cas unique de vache folle en est une preuve de plus qui vient allonger la liste, déjà longue pour le Canada, des effets pervers de l'industrialisation à outrance de ses pratiques agricoles.»

Un nouveau projet d'agriculture

Pointant les questions environnementales soulevées par la prolifération de porcs dans la campagne québécoise et les contaminations de récoltes conventionnelles par des organismes génétiquement modifiés (OGM) dans les Prairies, M. Bové estime que la minicrise de la «vache folle» qui frappe actuellement le pays -- «et que rien n'empêche d'ailleurs d'émerger de l'autre côté de la frontière américaine maintenant», dit-il -- devrait forcer les autorités comme les agriculteurs à «se pencher sur un nouveau projet pour l'agriculture canadienne». Un projet en vertu duquel les farines carnées, source possible de l'émergence de l'ESB au Canada, seraient interdites, suggère-t-il. Pour commencer.

«Ces farines doivent être totalement bannies», dit le réfractaire à la mcdonaldisation du monde. «Dans l'alimentation des boeufs, bien sûr, mais aussi des poulets, des porcs et d'autres animaux d'élevage. En effet, en maintenant ces sources de protéines bon marché dans les circuits d'alimentation du bétail, il est difficile d'éviter les risques de contamination croisée.»

Trois éleveurs de la Colombie-Britannique viennent d'ailleurs d'en faire les frais. Leurs troupeaux de boeufs, a annoncé l'ACIA mercredi dernier, ont été abattus, même s'ils n'ont jamais cohabité avec la vache folle. La raison? Les enquêteurs de l'ACIA n'ont pas pu démontrer hors de tout doute que ces bovins n'avaient pas été en contact avec de la nourriture à base de farine carnée contenant des restes de la vache infectée. Nourriture normalement destinée... à des élevages attenants de poulets. Bilan: 62 vaches condamnées. «En effet, quand on sait qu'un centimètre cube de farine carnée contaminée peut transmettre l'ESB à une vache... », souligne M. Bové.

Une mesure efficace

La mise au rancart de ces restes animaux transformés en moulée pourrait d'ailleurs bientôt apparaître à l'ordre du jour au Canada dans la foulée du cas unique d'ESB qui le préoccupe en ce moment, a laissé entendre l'ACIA. «Dans un premier temps, nous nous concentrons sur l'enquête, a expliqué Christiane Allard, vétérinaire à l'ACIA. Par la suite, nous allons repenser nos réglementations.»

Une chose à faire, sans doute, estime Maxime Schwartz, directeur à l'Agence française de sécurité sanitaire des aliments (AFSSA) et auteur de l'essai Comment les vaches sont-elles devenues folles?, publié après l'apparition de l'ESB en France. «C'est une mesure très efficace. À preuve: en Grande-Bretagne, l'interdiction totale des farines animales dans le secteur agricole a entraîné une diminution spectaculaire du nombre de cas d'ESB», a-t-il expliqué au Devoir tout en précisant, au passage: «Avec un seul cas de vache folle, le Canada n'a pas vraiment de quoi paniquer. L'affolement serait justifié si cela était le signe d'une épidémie. Mais j'ai de la difficulté à le croire.»

Reste qu'aujourd'hui, les agriculteurs, victimes de la suspicion des consommateurs, doivent se demander s'ils veulent s'engager sur la route de crises sanitaires d'envergure, affirme M. Bové, «crises qui seront, dans le modèle actuel, de plus en plus importantes et de plus en plus difficiles à contrôler», ou s'ils veulent abandonner lentement le modèle productiviste pour un retour à des «circuits de production plus courts» et «à des productions paysannes plus respectueuses de la nature», dit-il.


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