Une entrevue avec Harvey Mead - Un plan vert pour l'avenir

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Alec Castonguay
Édition du samedi 31 mai et du dimanche 01 juin 2003

Mots clés : environnement

«Aucune étude ne prouve la rentabilité des mini-centrales»

Les coupures budgétaires que chaque ministère devra faire ne manqueront pas d'affecter l'environnement. Mais il faut mettre en place un «plan vert» coûte que coûte, soutient Harvey Mead, président de l'Union québécoise pour la conservation de la nature. L'économie et l'écologie ne peuvent plus continuer à s'ignorer, dit-il. Et les gens devront accepter de payer le prix pour avoir une nature saine.

Sans surprise, les libéraux s'apprêtent à exiger des différents ministères qu'ils se serrent la ceinture. L'Environnement, comme les Affaires municipales, la Famille, le Développement économique et tout ce qui ne touche pas la Santé ou l'Éducation, devront faire des choix douloureux sur les programmes qui échapperont au couperet. Harvey Mead, président de l'Union québécoise pour la conservation de la nature (UQCN) et sous-ministre adjoint à l'Environnement en 1990-1991, espère tout de même que le gouvernement mettra de l'avant son idée de Plan vert, contenue dans le programme du PLQ. «Il faut poursuivre cette approche, dit-il. Je sais qu'avec les compressions ce ne sera pas facile, mais il faut essayer.»

Ce plan vert, auquel Jean Charest semble lui aussi tenir, c'est l'imbrication de l'économie et de l'environnement. Dans chaque investissement, il faudrait prendre en compte l'aspect écologique et valoriser les projets qui vont dans le sens du développement durable. «Il faudra qu'ils mettent en place une équipe de spécialistes qui analysera l'intégration de l'environnement dans les choix qui seront faits, et ce, autant de la part des entreprises que du gouvernement», soutient Harvey Mead, membre du prestigieux Cercle des Phénix depuis 1998.

Selon lui, «personne ne peut se moquer de l'environnement aujourd'hui, il faut que les promoteurs démontrent l'impact de leurs gestes». Et pas seulement à court terme. Il donne pour exemple un pont qui verrait le jour entre Montréal et la Rive-Sud. Il y aurait effectivement moins de voitures prises dans la circulation qui aggravent la pollution, mais à long terme, le risque est grand que le nombre d'automobilistes augmente à cause de ce nouveau pont. Un tel projet ne passera pas le test d'un éventuel plan vert, selon lui.

Toucher directement le portefeuille

Pour qu'un tel plan soit efficace et oriente les choix de société à venir, chaque personne devra commencer par se regarder dans le miroir, pense Harvey Mead. «Les gens ne font pas la preuve qu'ils changeront leurs habitudes de consommation, déplore-t-il. L'opinion publique est sensible à l'environnement, mais les gestes ne suivent pas. Dans tous les sondages, à la question "Seriez-vous prêt à payer davantage pour avoir un environnement sain?", tout le monde répond oui, mais dans les faits, c'est faux.»

Le président de l'UQCN cite en exemple l'achat des véhicules utilitaires sport (VUS) très polluants, mais de plus en plus populaires. «Il faudrait prendre des moyens draconiens et mettre en place une taxe de plusieurs milliers de dollars pour décourager les gens de s'en procurer, affirme-t-il. S'ils persistent, l'argent pourrait aller à des programmes environnementaux pour lutter contre les changements climatiques. On pourrait aussi accorder un rabais substantiel sur les petites voitures pour inciter les gens à les acheter. Mais il faut toucher le portefeuille, c'est avec l'argent que les gens modifient leurs manières d'agir.» D'après Harvey Mead, si rien n'y fait, il faudra un jour passer des lois dans plusieurs domaines -- transport, recyclage, chauffage, construction -- pour que la situation s'améliore, car «la manière volontaire commence à montrer ses limites».

Dossiers chauds

Pas besoin de chercher midi à quatorze heures pour trouver des dossiers chauds en environnement. Alimentés par des documentaires-chocs comme L'Erreur boréale ou Bacon, le film, et portés par les débats sur la ratification du protocole de Kyoto, les enjeux écologiques font régulièrement la manchette depuis quelques années. Il n'est plus rare de voir des discussions de salon sur les mini-centrales hydroélectriques ou le moratoire sur la production porcine.

Cette visibilité ne rend pas les dangers caducs pour autant, selon Harvey Mead. Dans le cas des mini-centrales hydroélectriques que le Parti québécois avait abandonnées à l'annonce de la Politique nationale de l'eau l'automne dernier, la vigilance reste de mise. Surtout que les libéraux n'y sont pas hostiles. «Ce n'est pas du développement régional intelligent, estime-t-il. Aucune étude ne prouve la rentabilité des mini-centrales pour les régions concernées. Quand on aura des analyses qui prouvent les dires des promoteurs, nous pourrons en discuter sérieusement.»

D'autres dossiers énergétiques attirent l'attention de l'UQCN. C'est le cas des projets hydroélectriques de grande envergure que le gouvernement s'apprête à relancer. Selon lui, c'est une perte d'argent, la conservation de l'énergie étant la voie de l'avenir. «Sans nouveaux moyens technologiques, juste en rénovant les bâtiments et les maisons désuets, on pourrait économiser 15 % d'électricité, soutient Harvey Mead. C'est l'équivalent de la Baie-James en production! Les gros projets de barrages sont coûteux et éloignés des communautés. Avec un bon programme de rénovation, les citoyens économiseraient sur la facture d'électricité et les entrepreneurs auraient du travail pour plusieurs années. Les retombées seraient directes pour les gens.» Mais Harvey Mead ne croit pas que son opinion y changera grand-chose. «Je ne me fais pas d'illusions, tous les partis avaient promis la relance des grands barrages. Ils ont choisi la voie inverse.»

Amoureux des forêts, Harvey Mead s'inquiète aussi du sort réservé aux feuillus du Québec. La forêt boréale est en piteux état, puisque «les territoires de coupe entre Manicouagan et l'Ontario sont tous loués à des entreprises». Il faudrait agir pendant qu'il est encore temps et «augmenter les aires protégées à 10 % juste dans la forêt boréale», dit-il. Il reproche au gouvernement précédent d'avoir épaté la galerie en annonçant que les aires protégées au Québec doublaient, passant à 4,5 %. «Il y avait l'île d'Anticosti au complet et d'immenses territoires dans le Grand Nord, explique-t-il. Très peu de bonnes nouvelles pour la forêt boréale, alors que c'est elle qui est menacée.»

Harvey Mead critique aussi la commission d'enquête indépendante sur les forêts lancée par le PQ et confirmée par le gouvernement actuel, affirmant que «ce n'est pas la bonne formule» pour faire toute la lumière sur les pratiques forestières et dégager des solutions d'avenir. «C'est le Bureau d'audiences publiques sur l'environnement qui aurait dû mener l'enquête, soutient-il. Ils ont déjà la compétence et l'expérience dans ce type de problématique. Le président de l'actuelle commission, Roger Nicolet, a déjà soulevé des doutes dans bien des esprits avec son rapport sur l'avenir des transports entre Montréal et la Rive-Sud. Son étude a pris le chemin des tablettes, critiquée de toutes parts. Sa crédibilité a été affectée. En plus, il n'a aucune expérience dans le domaine des forêts. Avec seulement six mois pour faire l'enquête, il devra bien s'entourer pour apporter des solutions qui ont du sens. La tâche s'annonce difficile.»

Forêt, changements climatiques, hydroélectricité, aires protégées, agriculture, développement durable... les dossiers à surveiller ne manquent pas pour Harvey Mead et les amants de la nature. Plan vert ou pas, les écologistes auront du pain sur la planche dans les prochains mois.


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