Ottawa dit oui au bouclier... sans avertir ses députés
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Ottawa - Sans crier gare ni même en informer ses propres députés d'arrière-banc, le gouvernement libéral a annoncé hier qu'il accepte de s'asseoir avec les États-Unis pour négocier sa participation à un éventuel bouclier antimissiles. La raison évoquée par le ministre de la Défense, John McCallum, pour aller de l'avant? De l'intérieur, le Canada pourra plus facilement convaincre les Américains de ne pas militariser l'espace.
«Il y a encore de l'incertitude aux États-Unis à savoir si ce pays ira ou non de l'avant avec l'"arsenalisation" de l'espace, a fait valoir M. McCallum. Il y a des propositions de recherche sur la table qui attendent toujours du financement. Le Congrès est divisé, aucune décision n'a été prise et la position américaine n'est pas claire. L'opposition du Canada est claire. Je fais valoir à la Chambre que si nous ne sommes pas "dans la tente", notre capacité d'influencer les décisions américaines dans ce domaine sera probablement nulle. Si nous participons au bouclier antimissiles, nous serons "dans la tente" et nous pourrons faire connaître notre point de vue.»
Le ministre insiste pour dire que la participation du Canada au bouclier ne relève pas du «fait accompli»: les discussions avec les autorités américaines iront de l'avant au cours de l'été et le cabinet prendra une décision finale à l'automne.
L'annonce a été faite hier devant un parlement presque vide alors que le premier ministre était toujours en voyage officiel à Athènes et qu'une bonne partie des ministres et députés avait déjà quitté la capitale puisque la Chambre ne siège pas aujourd'hui, question d'être conciliant à l'endroit du Parti progressiste-conservateur, dont le congrès au leadership se déroule à Toronto.
Le ministre de la Défense a lâché le morceau en réponse à l'Alliance canadienne dans le cadre de sa journée d'opposition qui, justement, portait sur le bouclier antimissiles. Signe que la nouvelle était inattendue, plusieurs députés libéraux qui devaient prendre la parole pendant ce débat ont avoué ne pas avoir écouté le discours de M. McCallum tandis qu'un autre député a indiqué au Devoir qu'il n'avait appris que le matin même la position de son gouvernement.
Lundi soir, à la sortie de la réunion des ministres, Jean Chrétien avait répondu ainsi aux journalistes qui lui demandaient si une décision avait été prise: «Non, pas encore. Nous avons eu l'occasion d'en reparler, mais il y a encore des discussions avec le caucus, alors nous espérons pouvoir conclure ce dossier-là dans les semaines qui viennent.» Deux jours plus tard, à la sortie de cette rencontre du caucus, le président Stan Keyes avait dit que quelques députés avaient soulevé la question mais que la discussion devait encore continuer. L'annonce controversée a-t-elle été faite en catimini?
Le porte-parole du premier ministre, Stephen Hogue, s'en défend bien. «[Jean Chrétien] a dit qu'il n'avait pas d'annonce ce jour-là, mais le cabinet avait donné l'autorisation d'aller de l'avant avec les discussions lundi. C'est le privilège du premier ministre de décider du moment de l'annonce, et il a choisi de le faire aujourd'hui [hier] à l'occasion du débat sur la motion de l'Alliance.»
M. Chrétien fait les manchettes depuis deux jours pour avoir vanté la situation économique canadienne par rapport à celle des États-Unis, où un déficit de 500 milliards a été annoncé. Le brouhaha médiatique a même mené le porte-parole de la Maison-Blanche, Ari Fleischer, à rappeler que le Canada, lui, n'avait pas été attaqué le 11 septembre 2001.
La motion de l'Alliance sur le bouclier antimissiles sera soumise au vote mardi alors que M. Chrétien ne sera toujours pas revenu de son voyage officiel en Europe. Le chef allianciste s'en frotte les mains. «Jusqu'à maintenant, ce sont les députés libéraux d'arrière-banc qui ont résisté à cette idée, et on verra mardi s'ils sont préparés à voter en sa faveur.» M. Harper, qui veut que le Canada participe au bouclier antimissiles, salue la décision du gouvernement.
Le Bloc québécois, tout comme le Nouveau Parti démocratique, est choqué de cette décision. On ne fait pas de distinction entre les discussions auxquelles le Canada dit donner son feu vert et une décision de participer au bouclier antimissiles. Une fois le doigt pris dans l'engrenage, il sera impossible de le retirer, pense-t-on.
«Les États-Unis ne négocieront pas par plaisir», a lancé le chef Gilles Duceppe. «Une fois qu'on aura commencé ces négociations sur la participation canadienne au bouclier antimissiles, cela voudra dire que la décision sera déjà prise et que seuls les termes resteront à définir.»
La députée bloquiste Francine Lalonde a de plus rappelé l'exemple de la collaboration britannique à la guerre en Irak pour prouver qu'être «dans la tente» ne garantit pas une influence sur le cours des événements.
La députée néo-démocrate Libby Davies a de son côté rappelé que la communauté internationale était sceptique face à ce projet de bouclier. Du côté conservateur, le chef sortant Joe Clark a demandé au gouvernement de fournir les raisons qui le mènent à envisager une participation au bouclier, souvent assimilé au projet de «guerre des étoiles» du président Ronald Reagan. «Si un projet similaire avait été examiné puis rejeté lorsque le président Reagan l'avait mis en avant, qu'est-ce qui amène le Canada aujourd'hui à l'embrasser?»
D'autres députés libéraux se sont levés en Chambre au cours du débat pour exprimer leurs grandes réticences face à cette décision. Le député de Lac-Saint-Louis, Clifford Lincoln, a déploré cette relance de la militarisation de la planète et, éventuellement, de l'espace.
Jusqu'à tout récemment, une très importante portion du caucus des députés libéraux s'opposait à ce que le gouvernement aille de l'avant et discute du bouclier antimissiles. Très peu étaient à Ottawa hier pour dire s'ils s'étaient fait convaincre depuis.
À l'ambassade des États-Unis, on s'est limité à déclarer être heureux de la décision du Canada.
Avec la collaboration de Manon Cornellier
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