Une femme parmi les hommes

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Jean Dion
Édition du mercredi 21 mai 2003

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Annika Sorenstam deviendra demain la première golfeuse en 58 ans à participer à un tournoi de la PGA

Annika Sorenstam n'est vraiment pas du genre à défrayer la manchette croustillante. Sa vie privée est justement cela, privée. Son passe-temps favori consiste à faire la cuisine à la maison. Sa tenue vestimentaire est, disons les choses poliment, plutôt ordinaire. Ses propos sont toujours réfléchis, mesurés, à la rigueur un peu ennuyeux. Dans ses activités professionnelles, elle a la régularité d'un métronome, la précision d'une horloge et le profil bas de qui a un objectif en tête et refuse de s'en laisser détourner. Jamais d'effusions. Pour tout dire, en dehors de certains cercles restreints de connaisseurs, le nom d'Annika Sorenstam est à peu près inconnu.

Pourtant, depuis quelques semaines aux États-Unis, il n'y en a que pour elle, et pas seulement dans les bulletins et les pages sportives. Son «aventure» en est venue, de proche en proche, à déloger la guerre et autres vicissitudes de l'actualité sur les chaînes d'information continue. On pourrait croire que c'est parce que Annika Sorenstam est de loin la meilleure golfeuse du monde, peut-être la meilleure de toute l'histoire. Après tout, l'an dernier, elle a participé à 25 tournois sur les circuits professionnels et en a remporté 13. Plus de la moitié! Même Tiger Woods n'arrive pas à la cheville d'une pareille domination. Elle a établi 30 records de la LPGA en 2001, puis en a égalé ou battu 20 autres en 2002.

Elle a cumulé des bourses de 2,8 millions $US, dépassant de plus de un million la joueuse qui a terminé au deuxième rang. Mais ce n'est pas pour cette raison que les feux de la rampe ne la quittent plus.

C'est plutôt qu'à compter de demain, Sorenstam, une Suédoise de 32 ans, prendra part au tournoi Colonial à Fort Worth, au Texas. En compagnie de 123 autres concurrents. Signe particulier: ces 123 seront tous des hommes.

Et cela fait jaser, messieurs dames, vous n'avez pas idée comme cela fait jaser. En temps ordinaire, le Colonial représente un arrêt relativement mineur (Woods, par exemple, n'y sera pas) sur le circuit professionnel masculin de la PGA. Cette fois, pas moins de 583 journalistes ont demandé et obtenu une accréditation, et le cirque médiatique est déjà commencé. Le réseau USA, qui télédiffuse les deux premières journées du tournoi, présentera chacun des coups de Sorenstam. CBS, qui prendra le relais au cours du week-end, espère très fort, pour des raisons évidentes de cotes d'écoute, qu'elle échappera au couperet (fixé l'an dernier à 143, trois coups au-dessus de la normale, après 36 trous) et jouera samedi et dimanche, auquel cas elle sera suivie pas à pas. Mais même si elle échoue, une émission spéciale d'une heure lui étant consacrée sera quand même diffusée samedi après-midi.

Vous appelez cela de la pression? «Je constate que tout le monde a une opinion sur moi», disait récemment Sorenstam, qui deviendra la première femme à concourir dans une épreuve de la PGA depuis que la légendaire Babe Didrikson Zaharias s'était qualifiée pour le tournoi de Los Angeles en 1945. C'est d'ailleurs justement ce qui en a fait grimacer plusieurs: Sorenstam n'a pas eu à se qualifier -- le Colonial est de toute façon un tournoi invitation --, ayant reçu l'une des douze exemptions offertes par le commanditaire de l'événement, la Bank of America. De là à crier au coup de marketing facile ou, pire, à la «scab» qui vole la place d'un honnête golfeur qui ne cherche qu'à gagner sa croûte...

Oui, tout le monde a sa petite idée là-dessus. Sorenstam, elle, jure qu'elle ne s'en va pas «jouer contre des hommes» et qu'il ne s'agit que de repousser ses propres limites. Elle dit aussi qu'elle ne veut pas se produire en tant que représentante du golf féminin, ou à plus forte raison des femmes en général, et qu'il ne sera question que de sa propre personne. Horribles clichés, mais bon. Il est vrai que, pour la première fois, elle effectuera ses coups de départ depuis le tertre des hommes, ce qui équivaut à rallonger le parcours de 10 %. Il est vrai aussi que le résultat obtenu dans une seule épreuve, négociée de surcroît dans l'oeil de la tempête, ne signifiera pas nécessairement grand-chose: si ça ne fonctionne pas, on pourra invoquer la malchance, et si ça fonctionne, la chance...

Cela a d'ailleurs fait dire à Woods, qui appuie la participation de Sorenstam, qu'elle devrait s'inscrire à quatre ou cinq tournois de la PGA si l'on veut avoir une véritable idée de sa force. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres. Si plusieurs golfeurs et golfeuses ont aussi exprimé leur soutien, si certains ont prédit que Sorenstam échappera au couperet, voire, comme Phil Mickelson, qu'elle terminera parmi les 20 premiers, d'autres ont fait valoir leur ferme opposition. Au prix de se faire traiter de dinosaure, Vijay Singh, par exemple, a déclaré que Sorenstam ne méritait pas de jouer au Colonial, qu'il déclarerait lui-même forfait s'il était jumelé à elle pendant le tournoi et qu'il souhaitait qu'elle échoue. (Singh a par la suite «précisé» qu'il voulait dire qu'il espérait que Sorenstam termine derrière lui. En tout état de cause, l'affrontement n'aura pas lieu puisque Singh, vainqueur en fin de semaine du tournoi Byron Nelson, a invoqué la «fatigue» -- hum -- et s'est désisté du Colonial.)

Et à Singh il faut évidemment ajouter tous ceux qui trouvent la chose ridicule, aussi ridicule que si on tenait des courses de 100 mètres mixtes, mais refusent de se prononcer publiquement par crainte de soulever un tollé. Toutes celles, aussi, qui se taisent en déplorant que ce genre d'exercice ne relègue encore davantage le circuit féminin dans les ligues mineures du golf.

Quoi qu'il en soit, Annika Sorenstam n'aura pas été la seule à brasser l'univers guindé du golf masculin cette année. Le tournoi des Maîtres, en avril, a baigné dans la controverse pendant des mois parce que le club qui le présente, l'Augusta National, ne compte aucun membre féminin. En juillet prochain, Suzy Whaley, gagnante l'an dernier d'un tournoi préparatoire au Connecticut, participera -- elle aussi depuis le tertre des hommes -- à l'omnium Greater Hartford, une autre étape du circuit de la PGA. Et après avoir raté par seulement six coups une qualification au Sony Open d'Hawaii en janvier, Michelle Wie, qui n'est âgée que de 13 ans et s'annonce comme un véritable prodige, s'est vu offrir une exemption pour un tournoi du circuit de développement de la PGA qui aura lieu en Idaho en septembre.

La route est longue, mais si, par-delà le marketing, il était en train de se passer quelque chose?


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