Dogville au Festival de Cannes - L'événement Von Trier

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Odile Tremblay
Édition du mardi 20 mai 2003

Mots clés : cannes

Le cinéaste Lars Von Trier et la comédienne Nicole Kidman en tenue de soirée, hier à Cannes. Une grande agitation a entouré la projection de Dogville.

Photo: Agence Reuters

Cannes -- Il y eut d'abord cette rumeur de Palme d'or flottant autour d'un film dont quelques oiseaux rares de la presse française avaient eu la primeur. Or la presse française, ça parle fort. «Génial, brillant! Chef-d'oeuvre!», répétait l'écho à pleins corridors du palais. Ici, les rumeurs se transforment vite en émeutes. Cohues, bousculades, foule hystérique vous piétinant sans merci, bien des gens étaient refoulés, voire écrabouillés au grand théâtre Lumière comme aux portes de la salle de conférence. Hier, on tenait son sac, on brandissait bien haut sa carte privilège et on poussait sur le voisin sans vergogne. À la guerre comme à la guerre! Mais pas question de manquer Dogville.

Quand un cinéaste de génie, le Danois Lars Von Trier, s'allie à une superstar, Nicole Kidman, récemment coiffée de l'Oscar de la meilleure interprétation féminine (pour son incarnation de Virginia Woolf dans The Hours), ça s'agite au palais. Les fans de Kidman se massaient sur la Croisette dans l'espoir d'entrevoir une seconde la blonde icône. Et le pauvre Lars Von Trier, rouge et malheureux, torturé par des crises de phobie sociale, affrontait l'épreuve tant bien que mal en suant sang et eau.

Kidman ne crache pas sur ses fans en pâmoison. «À dix ans, je m'étais ruée sur le passage de Mel Gibson et j'avais cru croiser son regard. Quelle émotion! se souvient-elle. Il est important de se rappeler où vous êtes et d'où vous venez.»

Même si tous ses films ont été présentés à Cannes, Von Trier ne se déplace pas souvent pour les accompagner. Sa peur de l'avion est proverbiale. Il conduit de la Suède à la Côte d'Azur.

Ça lui prend trois jours pour atteindre son but et il n'éprouve alors qu'une hâte: rentrer chez lui. Mais Cannes lui est bénéfique. Entre autres lauriers, Breaking the Waves lui avait valu en 1996 le Grand Prix du jury; en 2000, Dancer in the Dark avait reçu la Palme d'or. Une seconde Palme pour le génial Danois? Et pourquoi pas? «Je n'ai pas peur de faire des films à risques, dit-il. J'ai peur des conférences de presse.»

N'est-ce pas ce même Lars Von Trier qui a lancé le cinéma du Dogme, rempli de contraintes et d'épures, un mouvement suivi par tant d'autres cinéastes? Non, les risques ne lui font pas peur. La controverse non plus. Ici même en 2000, quand des journalistes américains lui avaient reproché d'avoir campé son action aux États-Unis sans y avoir jamais mis les pieds, il avait entrepris de récidiver.

La proposition de Dogville est en elle-même aussi déroutante que séduisante.

Pas de décors, mais quelques meubles. Le cadre de la ville, dans les montagnes Rocheuses, est délimité par des marques au sol entre les maisons. Le film tient du théâtre, puisque l'unité de lieu est respectée, mais aussi de la littérature. Son action est en partie contée. Elle se divise en plusieurs chapitres, qu'on a l'impression de parcourir comme dans un livre. Pourtant, le jeu des acteurs (parfois évoluant devant de simples fonds noirs) est très fort et celui de Kidman, vraiment extraordinaire d'émotion. Lars Von Trier tenait la caméra.

Ce film est l'oeuvre la plus originale et la plus forte qu'il m'ait été donné de voir jusqu'ici à Cannes en compétition. Chef-d'oeuvre? Le mot est peut-être excessif, car le procédé occupe un peu trop d'espace, mais oeuvre de haut vol, certainement, et qui saute sans filet.

Kidman en a parlé comme du rôle le plus difficile de sa vie. Dogville constitue le premier volet d'une trilogie, appelée à rouler encore deux fois selon la même formule avec la blonde actrice australienne à la proue. «Après avoir été éblouie par Breaking the Waves, confesse Nicole Kidman, j'avais déclaré en entrevue désirer travailler avec son cinéaste.» Le voeu s'est rendu jusqu'à Lars Von Trier, qui a écrit ce rôle pour elle.

Précisons que l'histoire est celle d'une jeune femme (Kidman) poursuivie par des gangsters, qui trouve refuge dans un bled isolé des Rocheuses où les habitants l'accueillent d'abord généreusement, puis profitent d'elle de plus en plus pour finir par la torturer et en abuser, en perdant toute humanité. Mais la vengeance sera douce... Le cinéaste dit s'être en partie inspiré de Pirate Jenny dans l'Opéra de Quat'sous qui se vengeait de ses tourmenteurs. La lecture de Steinbeck l'a aidé à décrire le milieu humain.

Aux côtés de Nicole Kidman, une imposante distribution s'est formée: de Lauren Bacall à Stellan Skarsgard en passant par James Caan, Ben Gazzara, etc. L'amoureux de la fugitive est campé de son côté par Paul Bettany.

Lars Von Trier, réputé caractériel, a avoué aux journalistes hier que le tournage avait été «un peu dur». Il a même demandé à Nicole Kidman de s'engager en public à tourner les deux autres volets de la trilogie avec lui. Ce qu'elle a effectué sur-le-champ. «J'aime les défis, précise l'oscarisée. Malgré des doutes de départ, j'ai accepté de plonger parce que je croyais en Lars. Nous avons d'ailleurs eu une bonne relation.»

Sa crainte initiale tenait aussi au rôle de victime qu'endossait son héroïne (qui durant une grande partie de l'action porte un collier de chien, une chaîne avec un pneu au bout). Pas évident...

«Et pourquoi tous vos films se terminent-ils sur des scènes de torture? Et pourquoi toujours sur des femmes?», a demandé au cinéaste un journaliste excédé. «Raisons personnelles, répondit un Lars Von Trier déstabilisé. Mais cette vision de mes films est superficielle. En moi, il y a aussi une femme qui souffre et les gens sont cruels dans tous mes films. Je crois que le mal et le bien sont en chacun de nous.»

Et qu'en est-il de sa vision négative de l'Amérique? Le cinéaste déclare se sentir à sa façon un Américain. «L'action aurait pu se dérouler n'importe où. De plus, il ne s'agit pas de l'Amérique mais de ma vision de l'Amérique. Je ne suis qu'un miroir et je vois beaucoup de merde venir des États-Unis. C'est un beau pays, certainement, mais qui n'est pas ce qu'il devrait être et j'aurais peur de m'y rendre. Voilà!»


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