Deux fantômes flottants
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Le Festival de Cannes rend hommage à deux grands disparus: Maurice Pialat et Daniel Toscan du Plantier

Photo: Agence Reuters
Gérard Depardieu (l'interprète du sublime Sous le soleil de Satan) s'est avancé sur la scène, une Palme d'or dans les bras. «Maurice m'avait donné sa Palme d'or en disant qu'elle me revenait de droit. Ce soir, je veux l'offrir à mon tour.» Le fils de Pialat l'a reçue des mains de l'acteur. Et c'était très beau. Après la projection de Sous le soleil de Satan, l'ovation immense de la salle effaçait les huées de 1987. Ou du moins tentait de le faire. Cannes peut aussi changer d'idées...
Ozon décortique le réel
J'ai vu tellement de films au cours des deux jours où Le Devoir n'a pas été publié que je ne pourrai en parler que de façon succincte. Tous avaient d'ailleurs des vertus, sans pour autant se démarquer complètement.
Un des gros morceaux du week-end fut Swimming Pool de François Ozon. C'est la première fois que le jeune surdoué du cinéma français (Sitcom, Sous le sable, 8 femmes, etc.) a les honneurs de la compétition. Et il y présente un film où s'entremêlent réalité et fiction et où le processus créateur vampirique du réel est décortiqué.
Redonnant la vedette à Charlotte Rampling (sublime dans Sous le sable) et à Ludivine Sagnier (une des choristes de 8 femmes), il oppose deux cultures (la britannique et la française) dans une maison du sud de la France. S'y réfugie une romancière anglaise de polar et y débarque inopinément la fille de son éditeur. Film intelligent, un peu trop cérébral mais bien emboîté, Swimming Pool (tourné en deux langues) est une facette scintillante de l'univers un peu tordu d'Ozon, épris de huis clos où se marient les niveaux de réalité. «J'aime enfermer mes personnages dans un lieu et, comme un scientifique, faire des expériences sur eux.» L'émotion n'est pas au rendez-vous comme elle l'était dans Sous le sable, mais le puzzle fascine et les cloisons entre rêve, réalité et fiction s'ouvrent ici sur un espace rempli de mystère.
Van Sant décrit la banalité
L'Américain Gus Van Sant (My Own Private Idaho, Good Will Hunting, etc.), un an après Michael Moore, explore avec Elephant la tragédie de Columbine, où deux élèves armés de carabines ont assassiné tant d'écoliers et d'enseignants. L'immense mérite de Gus Van Sant est d'avoir su d'abord décrire la banalité du quotidien étudiant. On suit plusieurs collégiens, les bourreaux, les victimes, tous d'une reposante insignifiance. Rien n'annonce la tragédie. Ce jour apparaît comme les autres, mais...
La caméra est parfois sensationnelle, le cadre épousant les corridors du collège à travers le regard des écoliers tueurs. Sans juger ses personnages, Elephant constitue une sorte de radiographie de la société américaine, avec son ennui, sa violence. Bien joué, sans esbroufe, maîtrisé, le film manque quand même de l'envol dont se nourrissent les grandes oeuvres.
Pupi Avati offre avec Il Cuore Altrove une vraie comédie italienne dans la belle tradition d'antan. Morceau de charme plutôt que de grandeur, destiné à séduire un vaste auditoire, cette comédie romantique est drôle et chouette comme tout. On y fait la rencontre d'un professeur empoté avec les femmes (Neri Marcorè) qui s'éprend d'une beauté momentanément aveugle (Vanessa Incontrada) appelée à le rouler dans la farine. Mais tout ça se joue sur des gags originaux, l'interprète principal est adorable et l'héroïne, tombeuse à souhait. Ça ne devrait rien rafler au palmarès, mais on a passé un bon moment...
Babenco se surpasse
Dans un registre d'une violence inouïe mais d'une grande puissance: Carendiru d'Hector Babenco. Le cinéaste brésilien de Pixote et du Baiser de la femme araignée ne fait pas dans la dentelle. Cette fois, il se surpasse. À partir du roman de Drauzio Varella, adapté du massacre du 2 octobre 1992 de 111 prisonniers en révolte par l'armée, adapté aussi des souvenirs de l'écrivain qui fut médecin de prison, le pénitencier nous parvient par le regard du docteur.
La description de cet endroit inhumain, si elle démarre trop lentement, ouvre sur un univers répugnant de saleté, surpeuplé de prisonniers sidéens, drogués, violents, pathétiques et attachants à la fois. L'horreur au jour le jour, culminant sur la révolte collective matée dans le sang, est ici martelée avec des scènes fortes et insoutenables. Un morceau de bravoure, mais quelle charge!
Bertrand Bonello est un Français qui partage sa vie entre Paris et Montréal et son film Tiresia, présenté hier en compétition (coproduction France-Québec), s'est révélé un morceau aride mais fort bien réalisé et d'une grande rigueur. Adaptation moderne du mythe grec de Tiresia, qui fut tour à tour homme et femme, perdit la vue et devint oracle, le film donne la vedette à un superbe transsexuel brésilien joué tour à tour par Clara Choveaux et Thiago Telès. En contrepoids, le kidnappeur et le curé chargé d'évaluer ses dons de divination sont joués l'un comme l'autre avec la même distance par Romain Duris. Les symboles se répondent, mythe et réalité se font face dans une oeuvre maîtrisée, qui révèle ses clés tout en protégeant sa dimension supérieure. Un film sans concessions, antiracoleur et pas très facile. Sur ce, à demain. Je continue mon marathon.
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